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la jeunesse géorgienne dans la rue3 juillet - Géorgie : une lutte de générations

Sous le titre "Adorer Staline ou rejeter la Russie: en Géorgie, un conflit très générationnel" L'Opinion publie un reportage à Tbilissi et Gori (Géorgie) réalisé par Océane Herrero :

La Russie a mis en place, constate-t-elle, une volée de sanctions économiques contre la Géorgie. Elles répondent à une mobilisation forte des Géorgiens contre l’ingérence russe.

Des tentes et des barrières : le Parlement géorgien est depuis dix jours le théâtre de manifestations à flux tendu. Chaque soir, des milliers de Géorgiens se massent pour protester contre l’ingérence russe dans les affaires de leur pays.

Tout remonte au 20 juin. La venue d’un député russe au Parlement géorgien met le feu aux poudres. Invité pour un débat, Sergei Gavrilov s’assied sur le siège du "speaker". Ainsi installé dans l’un des sièges les plus important du système politique géorgien, Gavrilov s’exprime longuement sur la proximité entre les deux pays, alors même qu’il a soutenu l’indépendance des régions séparatistes géorgiennes (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) au cœur de la guerre de 2008 qui a opposé la Russie et la Géorgie – celle-ci y a perdu 20 % de son territoire.

Perçue comme une provocation par l’opposition, l’intervention entraîne une mobilisation massive le jour même. La réponse policière est immédiate : une répression violente marquée par des tirs de balles en caoutchouc à bout portant. Les scènes marquent des manifestants qui s’affichent les jours suivant l’œil bandé en hommage aux blessés (240 au total) et poursuivent un mouvement qui a peu de précédents dans l’histoire récente de la Géorgie.

Si l’opposition "Géorgie européenne" tente de noyauter le mouvement, il reste assez transpartisan. Mais il est surtout jeune. Dans les rangs, beaucoup d’étudiants qui dénoncent "l'occupation russe", des drapeaux géorgiens ou européens sur les épaules.

Enfant du pays. Les manifestations cristallisent un conflit générationnel dans ce pays de l’ex-URSS. Conflit entre des jeunes qui dénoncent la collusion entre leur gouvernement et la Russie, et leurs parents qui gardent un lien fort et bienveillant avec leur immense voisine.

A Gori, à une heure de la capitale, Tbilissi, les bus de touristes s’égrènent devant le centre névralgique de la ville : son musée Joseph-Staline. Cette ville périphérique est largement dépendante de la mémoire du petit père des peuples, natif de Gori.

Le musée retrace un parcours presque hollywoodien. Celui de Iossef qui, avant de devenir véritablement Staline, étant l’enfant d’une famille géorgienne pauvre. Un jeune à l’esprit révolutionnaire, maintes fois déporté, qui a perdu une partie de son bras pour finalement devenir le leader de l’URSS. Les tableaux, sculptures et objets sont présentés en géorgien et en russe. Seule une salle en sous-sol, aménagée récemment, évoque les exactions et les emprisonnements qui ont eu lieu sous le dictateur. Une bien discrète évocation à l’échelle du musée qui retrace le parcours de l’enfant du pays. A la fin de la visite, les touristes peuvent repartir avec une casquette, un mug ou un t-shirt à l’effigie de Joseph Staline...

Mémoire controversée. Le récit enjolivé a de quoi surprendre. Mais loin d’une simple excentricité touristique, le musée Joseph-Staline illustre un tiraillement mémoriel et politique chez les Géorgiens. Le ministère de la Culture a d’ailleurs caressé l’idée de totalement revoir l’organisation du lieu.

"Aujourd’hui, on n’apprend aux jeunes que les aspects négatifs de l’URSS", regrette pourtant Kate, guide touristique de 27 ans. Dans le salon de ses parents, chez lesquels elle vit, la télévision diffuse en continu le direct des débats au Parlement, particulièrement houleux depuis le début des manifestations. "Sans l’URSS, à l’heure actuelle, nous parlerions tous allemand", renchérit-elle. Sa mère approuve fermement, de ses quelques mots d’anglais : "Russians are good people". Des hauteurs de Gori, on peut pourtant apercevoir les camps de réfugiés d’Ossétie du Sud, territoire indépendantiste maintenant dominé par la Russie. Gori a même été copieusement bombardée lors de la guerre de 2008.

Au-delà des questions de territoire et de paix, les relations avec Moscou présentent "aussi un enjeu économique, admet Kate. Rien que l’entrée du musée Joseph-Staline coûte 15 lari (4,60 euros). C’est beaucoup", souffle-t-elle. A Gori comme ailleurs, les Russes représentent en effet le plus gros de l’affluence touristique. Un levier dont Vladimir Poutine a conscience et qu’il a rapidement actionné après le début des manifestations à la capitale. Il a déclaré l’interdiction des vols de la Russie à la Géorgie à compter du 8 juillet. Le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, a qualifié les manifestations en cours d’ "hystérie russophobe".

Officiellement, le gouvernement russe souhaite ainsi protéger ses ressortissants. Mais, alors que de nombreux Géorgiens louent une chambre ou une voiture à des touristes pour arrondir leurs fins de mois, l’impact de cette sanction déguisée sur leur portefeuille devrait être rapide. Les exportations de vin géorgien vers la Russie seront également restreintes, second coup de massue alors que cet alcool constitue l’un des fleurons de l’économie géorgienne.

Sous pression de part et d’autre, le gouvernement géorgien a déjà promis aux manifestants une réforme électorale. Le Parlement sera renouvelé à la proportionnelle en 2020. La rue pousse maintenant pour obtenir des élections anticipées, mais certains observateurs craignent déjà que la proportionnelle ne fasse qu’affaiblir le régime géorgien… au bénéfice de la Russie.

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