logo ihs

Des réfugiés du nord manifestent au sud2 juillet - Chine : l'enjeu de Hong Kong

Professeur de civilisation chinoise, exilé en France après avoir participé au soulèvement de Tiananmen, en 1989, enseignant à l'université de Cergy-Pontoise, Lun Zhang, publie une Tribune dans Le Monde à propos des événements de Hong Kong :

Personne n’aurait imaginé, écrit-il, des manifestations d’une telle ampleur à Hong Kong. Après une manifestation géante d’un million de participants, le 9 juin, le deuxième acte a rassemblé près de deux millions de protestataires, le 16 juin, dans cette ancienne colonie britannique, rendue à la Chine en 1997. Le déclencheur : un projet de loi d’extradition des "criminels" vers la Chine continentale.

Cette mobilisation est la réaction à un long processus qui, depuis vingt ans, dégrade les libertés à Hong Kong. Ce, malgré les promesses de Pékin de garantir pour cinquante ans [à compter de 1997] "un pays, deux systèmes". Ces dernières années, plusieurs enlèvements, arrestations, sans aucune procédure juridique, ont été menés par les policiers continentaux dans le territoire autonome. La peur des Hongkongais de perdre le dernier rempart pour protéger leur liberté est à son comble avec une éventuelle mise en œuvre de cette loi : il serait alors possible d’être renvoyé vers le continent au nom d’un crime souvent arbitrairement défini.

Rappelons qu’une grande partie de la population est composée de personnes ayant fui la Chine continentale depuis l’instauration du régime communiste, en 1949. Cette crise à Hong Kong coïncide avec un événement primordial pour l’avenir de la Chine. Dans une semaine, la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump, lors du G20 au Japon, sera la dernière chance pour éviter une dégradation quasi totale des relations sino-américaines.

Un outil juridique pour contrôler les Hongkongais. Cette rencontre devra aussi déterminer l’évolution de la Chine, très inquiétante à la suite du ralentissement économique récent. L’autorité du Parti, et surtout celle de Xi Jinping, serait mise en cause en cas d’événement grave à Hong Kong. Jusqu’à tout récemment les États-Unis n’avaient pas menacé de supprimer le statut privilégié accordé à Hong Kong en matière d’échanges commerciaux. Cependant, ils commencent déjà à évoquer cette possibilité en cas de répression. Les autres gouvernements occidentaux manifestent aussi leur préoccupation.

Ce projet de loi est peut-être une initiative personnelle de la chef de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, qui a surévalué son influence politique et sous-estimé la résistance de la population. Afin de courtiser Pékin, elle tente d’exaucer avec ce coup de force, un vieux souhait du régime : une loi qui permette d’avoir un outil juridique pour contrôler les Hongkongais.

En 2003, un projet de loi dicté par Pékin, accordant davantage de pouvoir au gouvernement de Hong Kong en matière de sécurité nationale, avait été abandonné à la suite d’une forte mobilisation de la rue. Mais le soutien apporté au projet actuel par plusieurs hauts dignitaires du régime et par les principaux représentants du gouvernement central à Hong Kong, laisse penser qu’il est au minimum bienvenu aux yeux de Pékin, s’il n’en est pas tout simplement l’auteur.

L’impasse pour Pékin. Malgré les pressions, les Hongkongais poursuivent leur idéal pour la démocratie et tenter de sauvegarder ce qui reste de leur liberté, comme en témoigne le "mouvement des parapluies" en 2014. Cela inquiète toujours Pékin. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, le contrôle sur l’ensemble du territoire chinois s’est intensifié, notamment à la suite du ralentissement économique et de l’apparition d’une conjoncture internationale défavorable à la Chine. Ce projet de loi s’inscrit aussi dans ce contexte global.

Pourtant, aveuglés par leur réussite en matière de réduction des libertés à Hong Kong, les deux gouvernements respectifs se heurtent cette fois à une grande vague de résistance. Après la manifestation, dimanche 16 juin, probable record mondial de manifestants pour une population totale de sept millions d’habitants, un coup de théâtre s’est produit : Carrie Lam a présenté des excuses publiques et annoncé une suspension du projet.

Deux jours après, le 18 juin, elle l’a répété en convoquant une conférence de presse, sans proposer sa démission, ni procéder au retrait définitif du projet exigé par la quasi-totalité des manifestants. De ce fait, le mécontentement persiste et risque de s’amplifier. Du côté de Pékin, c’est l’impasse. Afin de préserver une image intransigeante, le pouvoir autoritaire ne peut pas se permettre de reculer, de peur que les manifestants réclament davantage, notamment une relance de la démocratisation enterrée en 2014.

La première grande crise pour Xi Jinping. Mais si le pouvoir ne donne pas satisfaction, au moins partiellement, aux revendications, en jouant par exemple sur l’ambiguïté d’un retrait du projet, les Hongkongais frustrés et en colère depuis bien longtemps n’y verront qu’une tactique pour retarder l’affaire et atténuer le choc. Les manifestations et les tensions s’installent et risquent d’émailler en permanence la vie hongkongaise. Les logiques d’affrontement de la place Tiannanmen, dont nous venons de commémorer le 30e anniversaire, réapparaissent.

Une issue pacifique sera difficile à trouver et Hong Kong risque de subir un coup fatal, étant l’un des trois centres financiers les plus importants au monde, source d’environ deux tiers des capitaux étrangers en Chine chaque année. Soumise aux pressions aussi bien externes qu’internes, la marge de manœuvre dont dispose Xi Jinping pour résoudre cette première grande crise sous son règne est assez étroite.

Cette situation est aussi la conséquence directe des politiques sur Hong Kong, qu’il a lui-même mises en œuvre, rejetant la ligne de Deng. Sa priorité est d’abord d’assurer une rencontre réussie avec Donald Trump. Mais nous pouvons imaginer que plusieurs scénarios sont déjà envisagés. En cas de nécessité, l’homme fort du régime peut envisager le pire, la répression. Comme c’est souvent le cas depuis l’époque moderne, les événements en cours dans cette ville vitrine ont présagé le destin de la nation. Quel que soit le scénario choisi, une chose est sûre : si un Hong Kong libre disparaissait complètement, c’est une Chine néototalitaire qui naîtrait.

Lun Zhang

Lun Zhang est l’auteur de La Chine désorientée (ed. Charles Léopold Mayer, 2018) et, avec Adrien Gombeaud et Ameziane, de la bande dessinée Tiananmen 1989, nos espoirs brisés (Seuil Delcourt, 2019.

Lire aussi sur le site du Monde : Le président chinois, Xi Jinping, affaibli par la crise à Hong Kong ; "De plus en plus interdépendants, Pékin et Hong Kong paraissent politiquement plus éloignés que jamais"; À Hong Kong, la jeunesse en colère brave le pouvoir ; et Alibaba : "Hong Kong se prépare à fêter le retour du fils prodigue"

Retrouver le Fil de la Chine 2 juillet - Chine : l'enjeu de Hong Kong → 20 juin - Xi Jinping soutient la voie choisie par la Corée du Nord → 17 juin - Hong Kong se bat pour sa liberté → 14 juin - Chine : Liao Yiwu face à l'Empire des ténèbres → l5 juin — Chine : l'enjeu planétaire des Droits de l’homme → 4 juin — Chine : 30 ans après Tian An-men

Retrouver le fil de nos chroniques →  Recevoir nos mises à jour