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1er juillet - Marxisme : le retour de la vieille lutte des classes ?

Notre ami André Senik, agrégé de philosophie, auteur du livre  Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’histoire (ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2015) répond, dans une tribune publiée le 28 juin sur le site Figarovox à l'idée, à la mode ces derniers temps, selon laquelle la crise des "gilets jaunes" puis le résultat des européennes marqueraient le retour de la vieille lutte des classes.

Est-ce une façon exaltante de plaquer une vielle grille de lecture sur une situation inédite?  Revenons au sens précis des expressions qui nous peuvent nous servir à désigner les conflits qui structurent la vie politique, mais aussi à les penser et à les traiter.

On doit d’abord considérer comme pertinente et éclairante l’approche sociologique du "duel entre deux France", celle qui vote LREM et celle qui donne ses voix au RN.

Pour l’essentiel, il est bien démontré par la géographie électorale que coexistent en France ceux qui sont plutôt à l’aise dans la modernité et ceux qui en sont les moins gagnants sur tous tableaux.

Il est logique que ce clivage généralisé entre ceux qui ont moins et ceux qui ont plus, -un clivage expliqué en dernière instance par des causes économiques et sociales - fasse revenir chez certains l’expression de la lutte des classes, au sens marxiste du terme. 

Toutefois, si l’on veut appeler les choses par leur nom et ne pas se tromper sur la nature de ce clivage, il faut commencer par rappeler le sens marxiste de "la lutte des classes"

Marx reprend à son compte la conception des classes sociales exposée par Ricardo. Celui-ci a défini les différentes classes sociales par leurs rôles respectifs dans l’économie, dans la production des richesses. Il a distingué trois classes: les propriétaires terriens, qui possèdent le sol et en perçoivent des rentes ; les capitalistes, qui possèdent le capital nécessaire à la production et qui en perçoivent des profits ; et les travailleurs, qui possèdent leur force de travail et en perçoivent des salaires. Ricardo parle du partage des richesses produites entre ces trois classes.

Avec Marx, "la lutte des classes" remplace "le partage entre les classes" parce que Marx ne conçoit les classes sociales que sur le mode de l’antagonisme qui les constitue en classes. La lutte des classes s’impose à ses yeux comme étant le seul rapport réel entre les classes en raison de l’exploitation qui oppose ceux qui travaillent contre salaires à ceux qui les emploient. 

Entre les exploiteurs et les exploités d’un même pays n’existe alors aucun intérêt commun.

Marx ajoute que la classe des exploités modernes, les prolétaires, est celle qui produit les richesses, dont elle est dépossédée par les employeurs: elle est la classe d’avenir, la classe montante, parce qu’elle est la classe productive. Elle doit éliminer la classe dominante et la remplacer.

Eh bien, on ne retrouve rien de cette grille de lecture dans le tableau du clivage entre les deux France. 

Premièrement la protestation des gilets jaunes contre l’injustice fiscale ne dénonce pas une forme d’exploitation: les classes moyennes inférieures ne se disent pas exploitées par les classes moyennes supérieures, même quand elles considèrent que Macron est le président des riches auxquels il fait des cadeaux fiscaux. 

Leur protestation ne porte donc pas sur les revenus du travail qui seraient abusivement confisqués par ceux qui vont bien, mais sur la répartition opérée par la fiscalité de l’État. L’ennemi des gilets jaunes, c’est l’État. 

Deuxièmement les classes moyennes inférieures - qui sont les moins gagnantes de la modernité - ne sont pas "la classe productive" dont les plus aisés ne seraient que des parasites. 

En conséquence, elles ne sont ni la réincarnation du "tiers état" face aux "privilégiés parasitaires" au sens de Sieyès, ni "la classe montante" au sens marxiste, c’est-à-dire la classe porteuse d’un projet d’avenir pour toute la société.

Enfin, le rapport entre ces deux France ne se réduit pas à un antagonisme irréductible. 

Elles sont toutes les deux dans le même bateau. Elles ont besoin l’une de l’autre.

C’est pourquoi la France qui va bien a tout intérêt à aider celle qui va moins bien à retrouver le chemin du progrès social dans le contexte mondial de la modernité et dans le contexte national de la démocratie libérale.

Une des conséquences de ce paradigme a été le style insurrectionnel donné à ce mouvement des gilets jaunes au nom de l’idée qu’il s’agissait d’une lutte sans compromis possible avec un ennemi de classe méritant l’hostilité sans mesure et sur tous les fronts.

Autre conséquence: au nom d’une lutte des classes pensée selon le schéma de pensée marxiste, la démocratie représentative a été dénoncée au profit d’une démocratie directe qui rendrait la parole au peuple des exclus, ce peuple qui ne se reconnaît pas dans les élus et plus généralement dans les élites.

Il est vrai que la démocratie représentative est le moyen politique d’élaborer des solutions acceptables par les diverses composantes de la société, et cela au moyen d’une démocratie délibérative et d’un État de droit. C’est pourquoi les divers extrémismes, qui tous veulent une société homogène, rejettent la recherche du consensus, de la délibération qui rend ce consensus possible, et de l’État de droit qui permet la coexistence pacifique des groupes sociaux aux intérêts divergents.

Le "rejet du système" réintroduit cette conception antagonistique du rapport entre les classes sociales.

Or ce "système" n’est rien d’autre que le nom donné par ses adversaires à la démocratie libérale, dont Churchill avait montré par gros temps que si elle est tout sauf idéale et parfaite, si elle n’est même que le moins mauvais des régimes, elle mérite cependant qu’on fasse la guerre pour la préserver.

Quel serait l’avenir d’une société où triompherait le rejet des élites, autrement dit de ceux à qui la modernité profite? La dénonciation de l’oligarchie qui nous gouverne et nous domine - dénonciation qu’on trouve en particulier chez les Insoumis - est un recyclage de la lutte des classes, rien d’autre qu’un recyclage sémantique, qui s’est imposé à des révolutionnaires n’ayant plus la classe prolétarienne pour messie. 

Mais qu’est-ce donc qui pourrait justifier et rendre désirable l’instauration d’une société qui décapiterait ses élites, sinon l’idée démagogique selon laquelle le bien-être des uns résulte forcément du mal-être des autres?

La vérité est aux antipodes de ce schéma. La vérité est que dans une société démocratique et moderne, les différents groupes sociaux ont besoin les uns des autres.

La responsabilité des responsables politiques est donc d’aider les relativement perdants de la mondialisation à en devenir eux aussi les bénéficiaires, pour le profit de tous.

André Senik

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