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erdogan et son épouse25 juin - Turquie : sur la défaite d'Erdogan à Istanbul

A Istanbul, le 23 juin, Recep Tayyip Erdogan aura connu son plus grand échec en 17 ans de pouvoir
Mais le 24 juin s'ouvrait, nous rappelle Jean-François Bayart dans sa chronique de Mediapart, le procès emblématique d’Osman Kavala et de ses co-inculpés. Procès emblématique tant les chefs d’accusation sont grotesques (...) , et insensée la peine incompressible que réclame le procureur : la prison à perpétuité.

D'autre part, l’AKP, conserve en tout état de cause 25 mairies d’arrondissement sur 39, dont les scrutins n’ont curieusement pas fait l’objet d’un contentieux, alors que leurs conditions avaient été les mêmes que celles, jugées "irrégulières", dont Erdogan a argué pour demander l’annulation de l’élection du maire d’Istanbul. L’AKP garder donc la main sur une partie de la gestion de la ville, avec tous les avantages économiques et financiers que cela lui confère.
Jean-François Bayart souligne également un des clefs de la situation en Turquie : L’arrivée au pouvoir de l’AKP, en 2002, était moins la revanche de l’islam sur la République kémaliste laïque, comme on l’a beaucoup dit, que celle des Anatoliens à l’encontre de sa classe dirigeante qui les avait humiliés et discriminés depuis les années 1920, selon une logique autoritaire et réformatrice proche d’un véritable colonialisme intérieur. L’exode rural massif, qui a fait d’Istanbul une mégapole de quelque 16 millions d’habitants, au bas mot, a été le vecteur de cette revanche dont Adnan Menderes, Premier ministre de 1950 à 1960, avait été une préfiguration. Le renversement de ce dernier par l’armée et son exécution ont donné lieu à une martyrologie que l’AKP entretient soigneusement. Comme beaucoup d’autres de la même sensibilité idéologique qui se reconnaissaient peu ou prou dans l’héritier politique implicite d’Adnan Menderes, Süleyman Demirel, Premier ministre à plusieurs reprises dans les années 1960-1970, puis président de la République, la famille du petit Recep Tayyip Erdoğan commémorait en pleurant ces tristes anniversaires. Ce dernier vit son destin politique à l’aune de celui d’Adnan Menderes, et il est probable que ses supporters font de même. Dans cet imaginaire, l’échec du putsch de 2016 est une forme de revanche posthume.

On peut donc se poser la question, avec Caroline Hayek dans L'Orient Le Jour de Beyrouth : "La perte d’Istanbul signe-t-elle le début de la fin pour Erdogan ?":

Qui perd Istanbul perd la Turquie ? Recep Tayyip Erdogan a perdu son pari de conserver la ville qui lui a permis de gravir une à une toutes les marches du pouvoir. L’opposition a infligé dimanche un cinglant camouflet au président turc en remportant une nouvelle fois, mais avec une marge bien plus grande, la mairie d’Istanbul. Ekrem Imamoglu, candidat du Parti républicain du peuple (CHP), a obtenu la victoire avec 54,21 ?% des suffrages, ce qui représente une avance nettement plus conséquente que lors de la précédente victoire, le 31 mars dernier, qui avait été annulée à la demande du Parti de la justice et du développement (AKP, au pouvoir) pour irrégularités présumées. L’ancien Premier ministre Binali Yildirim, candidat du parti en question qui tenait la ville depuis 25 ans, a reconnu dimanche soir la victoire de son adversaire, qui l’a emporté avec près de 800 000 voix d’avance, contre 13 ?500 lors du précédent scrutin. Le président Erdogan a félicité Imamoglu pour sa victoire et Binali Yildirim lui a souhaité bonne chance comme maire moins de deux heures après la clôture des bureaux de vote. "Ce n’est pas un candidat ou un parti, mais toute la Turquie qui a remporté les élections", s’est ainsi exclamé le vainqueur lors de l’annonce des résultats. "Vous ne pouvez pas cacher la réalité en l’enterrant", a-t-il ajouté, en référence à l’épisode du mois de mars. L’opposition, qui avait alors dénoncé un "putsch contre les urnes" et estimé que la Turquie s’enfonçait dans "la dictature", ne s’est pas laissé faire durant ce second scrutin.

Recep Tayyip Erdogan, qui a été maire d’Istanbul dans les années 1990, et qui a souvent répété cette antienne "Qui gagne Istanbul gagne la Turquie", en ressort humilié même s’il a tenu à minimiser la portée de cette élection. Le camouflet est d’autant plus fort qu’Imamoglu, qui ne cache pas son attachement à la religion tout en s’inscrivant dans l’héritage d’Atatürk, a réalisé de bons scores dans des quartiers traditionnellement religieux de la ville, qui passaient jusqu’à présent pour des bastions de l’AKP. "Il a certes perdu la grande municipalité d’Istanbul, mais il faut souligner que les petites municipalités de cette ville sont majoritairement détenues par des maires AKP. C’est donc une victoire à nuancer", rappelle Jana Jabbour, enseignante à Sciences Po Paris et spécialiste de la Turquie, contactée par L’Orient-Le Jour. L’AKP peut, s’il le décide, largement paralyser l’action du nouveau maire, car il contrôle 25 des 39 districts de la ville et a la majorité au conseil municipal. Après sa victoire, M. Imamoglu a appelé le reis à travailler avec lui dans l’intérêt d’Istanbul.

Former son propre parti. La double défaite pose la question de la légitimité de l’AKP, dont la dislocation est de plus en plus visible. "Le camp de l’AKP se fissure depuis un an déjà et il est clair qu’une bonne partie de sa base ne s’est clairement pas mobilisée en faveur de leur candidat", estime Jana Jabbour. Les dissensions au sein du clan s’expliqueraient en partie par le rejet "des politiques assez autoritaires" suivies par le président. "Certaines figures telles que l’ex-Premier ministre Ahmet Davutoglu et l’ex-président Abdullah Gül pourraient peser sur l’avenir du parti", résume la chercheuse. Ce revers électoral pourrait ainsi leur donner l’occasion de quitter le navire pour former leur propre parti conservateur. "Cet épisode marque un tournant, c’est le début d’un changement de tendances, et une réorganisation de l’opposition. Une partie des questions sécuritaires qui parvenaient à faire mouche à travers les discours d’Erdogan a été réglée. Il va y avoir une prise de conscience de l’AKP, car sa stratégie ne passe plus", analyse Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes, à Istanbul, et enseignant à Sciences Po Paris. Avec sa victoire à Istanbul, l’opposition contrôle désormais les trois premières villes de Turquie, avec Ankara et Izmir. Mais l’assise de l’AKP reste très forte sur le reste du pays, même si personne n’est à l’abri d’une série de vents contraires. "L’exemple d’Istanbul peut se développer à l’ensemble du pays, estime Bayram Balci. Les petites villes et les espaces ruraux restent assez conservateurs et très influencés par la figure charismatique/populiste d’Erdogan. Le phénomène touche, à moyen terme, uniquement les grandes villes qui sont traditionnellement plus libérales et plus ouvertes à la modernité que l’Anatolie ou les petites villes de Turquie. Mais il est clair que si l’économie en Turquie ne se redynamise pas, ce phénomène pourra s’élargir aux espaces ruraux", ajoute Jana Jabbour. Pour Asli Aydintasbas, spécialiste de la politique turque au sein de l’European Council of Foreign Relations (ECFR), l’AKP serait en train de s’aliéner de plus en plus le vote des jeunes, le vote kurde, et celui des catégories au revenu élevé et des professionnels urbains.

Élections législatives anticipées ? Cette seconde défaite en moins de trois mois écorne l’aura d’invincibilité du président et a posé la question du déclin du dirigeant qui était parvenu à concentrer plus de pouvoir qu’aucun autre de ses prédécesseurs depuis Atatürk. Istanbul constituait le socle de sa puissance financière et donc politique. "Mais il est encore trop tôt pour exclure Erdogan. C’est un formidable stratège politique et, avant même que vous le sachiez, il pourrait réformer l’AKP, en lui ôtant son image autoritaire actuelle. Une chose est claire : il a besoin d’une nouvelle stratégie", nuance Asli Aydintasbas. "Est-ce qu’ils auront la capacité de gérer l’échec? Erdogan a montré qu’il était capable de respecter cette défaite électorale. Reste à savoir comment ils vont tenir ainsi pendant quatre ans et s’il va y avoir des élections législatives anticipées", explique Bayram Balci. Le scrutin est pour le moment prévu pour 2023. "La Turquie doit reprendre une vie normale, le processus électoral doit prendre fin", a estimé pour sa part le chef du parti nationaliste MHP (extrême droite, allié à l’AKP), Devlet Bahceli. "Parler de législatives anticipées serait la pire des choses que l’on pourrait infliger à notre pays", a-t-il jugé. Autre point d’ombre sur le chemin du reis : la notoriété grandissante d’Ekrem Imamoglu. Celle-ci pourrait éventuellement faire de lui le candidat du CHP contre Erdogan à la présidentielle de 2023.