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le minaret de la grande mosquée de paris21 juin - Philippe d'Iribarne : face à l'islamisme

Dans une tribune publiée sur le site Figarovox, Philippe d'Iribarne souligne que "Contre l’islam politique, les Français attendent plus que des incantations". L’habileté de l’islamisme, dans les pays occidentaux, est d’emprunter le langage des droits de l’homme, qui nous intimide et nous leurre, explique en effet ce sociologue, directeur de recherche au CNRS.

Dans sa conférence de presse du 25 avril dernier, rappele-t-il, le président de la République a parlé de manière très ferme de "gens qui au nom d’une religion poursuivent un projet politique, celui d’un islam politique qui veut faire sécession avec notre République" et il a évoqué une "politique ambitieuse de reconquête républicaine". Or pareille politique ne paraît guère prendre corps.

Est en cause le fait que sa mise en œuvre se heurte à un obstacle idéologique redoutable: les moyens qu’emploie ce projet de sécession sont déguisés en exercice de droits religieux, ce qui les rend intouchables. Et plus l’action publique est mise au service d’un prétendu respect de ces droits, plus, de fait, elle favorise le projet islamique de sécession.

Tout en faisant appel à une grande variété de moyens - telle l’intimidation des professeurs qui se risqueraient à faire des cours mettant en cause la vision du monde véhiculée par l’islam -, ce projet de sécession accorde une place centrale à un strict contrôle des femmes. Entre en jeu l’imposition d’une image de la "bonne musulmane" qui refuse de s’intégrer à la société environnante. Conformément aux préceptes de l’islam, celle qui adhère à cette image refuse d’épouser un non-musulman (ce que la loi lui interdit en terre d’islam, à l’exception très récente de la Tunisie). Et elle adopte une tenue islamique qui proclame aux yeux de tous qu’elle se tient à l’écart d’un monde présenté comme sinon dépravé du moins indécent et se réserve comme épouse pour les membres de sa communauté. Au sein du monde musulman, cette tenue, dont la République islamique d’Iran impose le port et auquel certaines résistent au prix de la prison et parfois de leur vie, est un enjeu majeur dans l’affrontement entre le refus des valeurs du monde occidental et l’adhésion à ces valeurs.

Pour limiter la place d’une telle tenue, la France, a, non sans hésitation, interdit le port du voile islamique à l’école publique comme (en principe) celui du niqab et de la burqa dans des lieux publics, et elle laisse aux entreprises privées une certaine faculté de résister. Mais on observe simultanément, au sein des pouvoirs publics, de multiples manifestations de complaisance, voire de soutien, envers le port de diverses variétés de tenue islamique. Pensons, pour prendre des événements récents, à l’intervention du Défenseur des droits en faveur de l’autorisation du burkini dans une piscine publique d’une ville du Nord, en violation des règles générales régissant les questions d’hygiène dans les piscines ; à la passivité du maire face à une offensive collective visant à imposer ce port à Grenoble ; ou encore à l’hostilité du gouvernement envers le désir manifesté par le Sénat de prohiber les tenues islamiques chez les mères accompagnant les sorties scolaires. Pour sa part, le Conseil d’État, naguère hostile à l’interdiction du voile islamique à l’école, défend aujourd’hui le port du burkini face aux maires qui y résistent.

La protection contre les pressions de la société environnante ainsi accordée à celles qui, par conviction militante où par peur d’être mal jugées, arborent une tenue islamique, contribuant ainsi à l’ériger en norme de la "bonne musulmane", aide cette norme à devenir incontournable. Et, de ce fait, cette protection soutient ceux qui entendent faire peser cette norme sur celles qui voudraient éviter de se mettre à part. Lors des auditions auxquelles a procédé la commission Stasi, chargée de réfléchir sur la place des signes religieux à l’école, l’interdiction du voile islamique est apparue comme le seul moyen opératoire de protéger des pressions communautaires celles qui désiraient résister. Corrélativement, dans les quartiers où les islamistes font la loi, celles qui souhaitent transgresser la norme de la "bonne musulmane" voilée sont actuellement abandonnées sans protection aux pressions communautaires. Certes, elles pourraient théoriquement demander à la justice de les protéger, mais la pression sociale auxquelles elles sont soumises est telle que c’est pratiquement impossible. C’est que, entre le fort et le faible, entre la communauté qui cherche à imposer son emprise et l’individu qui veut y échapper, c’est "la liberté qui opprime et la loi qui affranchit", suivant la célèbre formule de Lacordaire.

Pour comprendre cette complaisance envers le voile islamique, en dépit du rôle qu’il joue dans le projet de sécession de l’islam politique, il faut prendre en compte le poids d’un cadre idéologique venu des États-Unis, désormais influent en France et qui interdit de reconnaître ce qui se joue dans l’imposition du modèle social de la "bonne musulmane". Dans la fiction que ce cadre véhicule, il n’existe ni modèle social, ni pression sociale visant à l’imposer aux récalcitrantes, ni acteurs travaillant à renforcer et à légitimer cette pression, ni risque d’ostracisme pour celles qui refusent de s’y conformer. Il n’est pas question de reconnaître la tenue islamique comme un élément stratégique d’un ordre social, à la fois expression de cet ordre et moyen d’assurer son emprise. Dans ce cadre, seuls existent, hors de tout projet collectif, des individus qui exigent le respect de leurs droits religieux. Toute action visant à limiter l’emprise d’un ordre islamique devient une atteinte "islamophobe", voire raciste, à la liberté de religion.

Une telle accusation a fleuri à propos de l’interdiction du voile islamique à l’école ou de la "dissimulation du visage dans l’espace public". Ces mesures ont été dénoncées comme telles par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et le Comité des droits de l’homme de l’ONU, où les représentants des pays musulmans tiennent une grande place et qu’ils ont largement instrumentalisé. Cette idéologie tendant à présenter comme "islamophobe" toute résistance au projet islamique de sécession a d’autant plus de poids qu’elle est ainsi portée par des forces puissantes, alors que les musulmans qui attendent de l’État qu’il les protège contre les pressions communautaires sont inorganisés et impuissants à se faire entendre. Elle a acquis une telle crédibilité que, pour légitimer les lois visant à poser des bornes à l’emprise islamique, l’État français a dû biaiser. Les pouvoirs publics ont fait appel à des considérations sur la laïcité ou la dissimulation du visage dans l’espace public en évitant de désigner ce qui, concernant spécifiquement l’islam politique, était réellement en jeu.

Une étape essentielle d’une "reconquête républicaine", suivant l’expression d’Emmanuel Macron, est donc de reconnaître pleinement ce qui se joue dans le processus d’imposition de la norme de la "bonne musulmane". Sans cela, il paraît inévitable de continuer à se montrer complaisant à l’égard des moyens que déploie l’entreprise de sécession assise sur cette norme, alors même qu’on déplore l’existence de cette entreprise. Toute une réflexion est à mener en ce sens, au premier chef avec les musulmans qui désirent résister à l’emprise de l’islam politique mais qui sont bien mal armés pour ce faire.

Pour avancer, il est nécessaire de clarifier la limite entre ce qui, dans l’islam, relève réellement de la religion, dans un sens spirituel, dont le respect s’impose en raison de la liberté de conscience, et ce qui relève au contraire d’un ordre social qu’il est légitime de combattre, tant celui-ci est ennemi des valeurs cardinales des sociétés occidentales: la liberté et au premier chef la liberté de conscience, que les islamistes réclament à leur profit là où les musulmans sont minoritaires mais qu’ils rejettent dans les pays où ceux-ci sont majoritaires - un musulman ne peut s’y convertir librement à une autre religion  -, et l’égalité entre hommes et femmes que cet ordre refuse.

(...) Une telle reconquête conclut-il ne pourra prendre corps sans échapper à l’intoxication idéologique qui arrive à faire croire à beaucoup que la notion d’islam politique n’est qu’un fantasme d’un Occident "islamophobe".

→ Lire aussi sur le site du Figaro - Philippe d'Iribarne : "Penser l'islam, l'héritage des Lumières face à une contradiction"

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