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Des frères musulmans partisans de Morsi en 201319 juin - Égypte : Morsi et les Frères musulmans

Décédé pendant son procès ce 17 juin, l'ex-président Mohamed Morsi (1951-2019) a gouverné l'Éypte du 30 juin 2012 au 3 juillet 2013. Représente le parti islamiste à l'élection présidentielle qui suivit la révolution de 2011, il l'avait emporté au second tour face à l'ancien Premier ministre Ahmed Chafik, avec 51,7 % des voix. Premier président élu démocratiquement en Égypte et le premier civil à occuper ce poste, il avait été destitué par un coup d'État en 2013, à la suite d'un vaste mouvement de protestations populaires contre les excès de sa politique.

Il était issu de la confrérie des Frères Musulmans (Ikhwan) le mouvement le plus ancien et le plus représentatif de l'islamisme dont il convient, dans les grandes lignes de rappeler l'historique.

En mars 1928, fondation de la confrérie à Ismaïlia, dans la zone du canal de Suez et, initialement, avec la bénédiction des Britanniques, par Hassan al-Banna, érudit et instituteur égyptien, qui se donne le titre de mourchid (guide).

Le mouvement se présente au départ comme une simple association de bienfaisance, avant de se donner un but politique: l'instauration d'un État islamique.

Hassan al-Banna assassiné. En décembre 1948, un militant des Frères musulmans assassine le Premier ministre Mahmoud Fahmi al-Noqrachi qui avait ordonné la dissolution de la confrérie. Les Frères musulmans vont faire l'objet d'une répression brutale. En février 1949, Hassan al-Banna est assassiné par la police secrète.

Sayyed Qotb exécuté. En 1954, le président égyptien Gamal Abdel Nasser décide d'interdire à nouveau la confrérie après une tentative d'assassinat contre lui, imputée au mouvement. En août 1966, Sayyed Qotb, un des principaux théoriciens des Frères et inspirateur de leur mouvance radicale, est exécuté par le pouvoir nassérien. Jusqu'à la mort de Nasser en 1970, les Frères musulmans sont arrêtés par milliers ou entrent dans la clandestinité.

Sadate assassiné. En 1971, Anouar al-Sadate, qui a succédé à Nasser à la tête de l'Egypte et cherche à neutraliser la gauche nassérienne, proclame une amnistie générale pour les Frères musulmans. Mais la confrérie rejette les accords de paix que Sadate signe en 1979 avec Israël, et en 1981, le président est assassiné par d'anciens membres de la confrérie passés à l'extrémisme.

Organisation religieuse. En 1984, le président Hosni Moubarak reconnaît les Frères en tant qu'organisation religieuse mais leur refuse l'inscription en tant que parti politique. La confrérie va alors présenter des candidats sous l'étiquette d'indépendants. Après une percée aux législatives de 2005 (20% des sièges), elle sort bredouille du 1er tour des législatives de 2010 et boycotte le second, dénonçant des fraudes massives.

Parti politique. Le 11 février 2011, sous la pression de la rue, Moubarak remet ses pouvoirs au Conseil suprême des forces armées.

Les Frères musulmans n'ont pas lancé la révolte mais s'y sont progressivement ralliés. La confrérie sort de sa semi-clandestinité et crée le Parti Liberté et Justice sur le modèle de l'AKP en Turquie. Le mouvement remporte haut la main les élections législatives organisées fin 2011.

Morsi élu puis destitué. Le 30 juin 2012, le candidat des Frères musulmans Mohamed Morsi, élu par 51,73% des voix, devient le premier président issu d'un scrutin libre en Egypte. Il est aussi le premier islamiste et le premier civil à présider le pays. Le 3 juillet 2013, à la suite de manifestations monstres réclamant son départ, Morsi est arrêté par l'armée, alors dirigée par Abdel Fattah al-Sissi.

Répression. Le 14 août, les forces de l'ordre lancent l'assaut sur deux places du Caire où campaient des milliers de partisans de Mohamed Morsi. Quelque 800 d'entre eux sont tués en l'espace de 12 heures par la police. Au total, plus de 1 400 manifestants pro-Morsi sont tués en quelques mois La quasi-totalité des dirigeants des Frères musulmans et des milliers d'opposants islamistes sont arrêtés. Des centaines, M. Morsi inclus, sont condamnés à mort. La peine capitale de l'ancien président sera commuée plus tard en prison à vie

"Organisation terroriste". Fin 2013, les Frères musulmans sont déclarés "organisation terroriste" par la justice égyptienne, avant la dissolution de leur branche politique, le PLJ, en 2014. Fin avril 2019, la Maison Blanche indique que le président des États-Unis Donald Trump envisage, à son tour ,de placer les Frères musulmans sur la liste noire américaine des "organisations terroristes". Cette annonce intervient trois semaines après la visite à Washington en avaril de M. Sissi. En cette occasion, Donald Trump avait loué le "très bon travail" de son homologue égyptien. On considère qu'un tel geste reviendrait à compliquer un peu plus les relations entre Washington et Ankara, et serait perçu comme un blanc-seing accordé à l’axe prosaoudien, qui considère déjà le mouvement comme terroriste.

"Meurtre à petit feu" . Le 17 juin 2019, le parquet général annonce le décès de Mohamed Morsi après une audition au tribunal au Caire. Les Frères musulmans accusent les autorités égyptiennes de "meurtre à petit feu". Le 18 juin, Mohamed Morsi est enterré, le lendemain de sa mort, selon la tradition musulmane, mais en toute discrétion au Caire en présence de sa famille..

Que reste-t-il des Frères musulmans dans le monde arabe et au proche-orient ? Ce fut leur moment d’apogée avant la disgrâce. Entre 2011 et 2013, les Frères musulmans, mieux organisés que le reste de l’opposition, ont réussi à récupérer les révolutions des printemps arabes – alors qu’ils avaient été eux-mêmes dépassés par les manifestations populaires – et à prendre le pouvoir dans le pays le plus symbolique de la région, l’Égypte. La vague "frériste" était soutenue par le Qatar et par la Turquie avant de se heurter au mur du mouvement anti-Ikhwane soutenu par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et qui a entraîné la chute du président égyptien issu de l’organisation, Mohammad Morsi, en 2013, et le retour à la clandestinité pour la confrérie.

Le régime militaire égyptien, depuis le massacre du square Rabia al-Adawiyya d’août 2013, où plus de 800 personnes ont été tuées, s’est livré à une répression violente et systématique des membres de la confrérie. Des dizaines de milliers de frères emprisonnés, des condamnations à mort en masse : si le mouvement disposait de 88 sièges au Parlement égyptien en 2010, il est désormais illégal, réduite à la clandestinité. Pour ce qui est de la vie associative égyptienne, même histoire. « Si les frères contrôlaient nombre de charités, d’hôpitaux et d’écoles, depuis cinq ans, tout cela est maintenant dans les mains de l’État – ils ont complètement perdu leur capacité organisationnelle », décrit pour L’OLJ Amr Mahmoud el-Shobaki, politologue spécialiste des Frères musulmans. Dissensions et désaccords internes ont notamment participé à ce déclin. Une aile dure, plus jeune, est favorable à un passage à l’action armée, alors que la vieille garde souhaite s’en tenir à une ligne d’opposition politique. "La confrérie est très affaiblie, résume la politologue Sarah ben Nefissa. Sa direction est complètement éclatée et divisée, et ses cadres moyens sont également dispersés." En conséquence, "au niveau de l’opposition politique aujourd’hui, la voix des Frères musulmans est inaudible", conclut la chercheuse égyptienne.

Le coup subi par la confrérie en Égypte relève l’échec du projet de cooptation porté par le Qatar. Si Doha a cherché à étendre son influence régionale à travers son soutien aux frères, le mouvement, quand il n’est pas combattu, est aujourd’hui inféodé à la majorité des régimes au pouvoir. "Au Maroc, même s’ils sont toujours au gouvernement, ils restent sous le contrôle étroit de la monarchie, utilisés pour désamorcer le potentiel révolutionnaire qui s’est révélé dans le pays en 2011", décrit Gilbert Achcar, professeur à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres. En Algérie, ce qu’il reste des frères a aussi été coopté au pouvoir, ayant d’ailleurs fait partie de la coalition gouvernementale du président Bouteflika. En Syrie, au sein de l’opposition officielle, les frères ont été écartés du rôle central qu’ils avaient, sous pression saoudienne. "Ils n’ont pas l’influence sur le terrain qu’on leur prête parfois – forcés à un très long exil datant que la fin des années 1970, puis suite au massacre de Hama de 1982, les frères ont été coupés de tout contact avec la société syrienne jusqu’à 2011", étaye Raphaël Lefèvre, spécialiste de l’islam sunnite à l’Université de Cambridge. En 2017, le Hamas prend ses distances avec la confrérie, retirant de sa nouvelle charte l’article faisant de lui « une des ailes des Frères musulmans en Palestine". Son dirigeant, Khaled Mechaal, déclare que "si idéologiquement, nous faisons partie de l’école frériste (…) nous ne suivons aucun mouvement en termes d’organisation". Finalement, en Jordanie, la confrérie, autrefois considérée comme le groupe d’opposition le plus légitime du pays, succombe aux divisions internes, l’échec des soulèvements arabes et la conséquente radicalisation de leur discours contribuant au déclin de leur influence.

La confrérie ne résiste qu’en Tunisie, en Libye et en Turquie. Au pouvoir à Tunis, le parti frériste Ennahda perd pourtant sa place de premier parti du pays au profit de Nidaa Tounes aux législatives de 2014. En 2015, Ennahda intègre à nouveau le gouvernement au sein de la coalition, pour cause de défections dans les rangs de son rival. En Libye, les Frères musulmans, avec le Parti de la justice et de la construction libyen (PJC), leur vitrine politique, disposent d’une quinzaine de sièges au Haut Conseil d’État, la Chambre haute du Parlement de Tripoli. Le maréchal Khalifa Haftar, qui mène actuellement une offensive pour prendre Tripoli, soutenu par l’axe prosaoudien, accuse le Premier ministre libyen Fayez Sarraj de s’être allié avec des milices islamistes se réclamant de la confrérie. En Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan multiplie les signes de ralliement à la confrérie, mais sa politique est en grande partie guidée par des considérations nationalistes habillées de néo-ottomanisme.

"En général, la confrérie est affaiblie sur le plan régional, mais, si son rôle est aujourd’hui considérablement réduit par rapport à l’apogée de 2011, elle n’est pas pour autant sortie de la scène", conclut Gilbert Achcar.

Source L'Orient Le Jour