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Qui est le dernier à attendre pour le poulet ?18 juin - Cuba : le retour du rationnement

Un reportage d'Hector Lemieux pour Le Figaro souligne à quel point, privé du soutien du Venezuela, Cuba s’enfonce dans une nouvelle crise. Les pénuries alimentaires s’installent. Le régime impose des restrictions :

"Qui est le dernier à attendre pour le poulet ?", lance une mère de famille de Miramar, un quartier cossu de La Havane. La jeune femme s’apprête à rejoindre la vertigineuse file d’attente du supermarché "70 y 3", l’un des trois ou quatre "grands" hypers de la capitale, avec ses cinq caisses enregistreuses d’un autre temps. Il est 9 h 30. Une centaine de personnes font patiemment la queue depuis deux bonnes heures. "Aujourd’hui, il y a des blancs de poulet", confie un grand noir aux bras noueux. Et dans le magasin ? Bien des rayons sont vides. D’autres linéaires ne contiennent que des jus de fruits ou du shampooing. À l’infini. Voici même, ironie du sort, un immense rayon de biscuits Fitness d’une entreprise suisse.

Plusieurs jours de queue. La capitale cubaine vit, plus que jamais, au rythme du rationnement et des étals vides de nourriture. Aux confins d’un quartier populeux de l’est de La Havane et de Cojimar, là même où Ernest Hemingway taquinait le marlin, trois serveuses d’un restaurant évoquent leur printemps cubain. "On dit qu’à Matanzas ( proche de la station balnéaire de Varadero), les habitants font la queue une journée pour acheter quelques cuisses de poulet", dit l’une. "Ah non, ma fille ! L’attente est de plusieurs jours", surenchérit l’autre. Radio Bemba (autrement dit la rumeur), si cubaine, mène aux plus folles exagérations. Cela n’a pas toujours été le cas.

Le repas typique d’une famille était constitué jusqu’en début d’année de congris (riz et haricots noirs), d’œufs et certains jours heureux de cuisses de poulets du Canada ou du Brésil. C’était avant la crise, avant cette terrible nouvelle Période spéciale, souvenir douloureux de l’effondrement du grand frère soviétique. "Periodo Especial". L’expression est désormais sur toutes les lèvres. Certes, la nouvelle "Période spéciale" est plus douce qu’au début des années 1990. Le PIB cubain s’était alors effondré de 35 %. L’outil industriel, totalement dépendant du bloc socialiste, ne tourna alors plus qu’à 15 % de sa capacité.

Les plus de 35 ans, dont les corps portent parfois les stigmates d’une malnutrition que Cuba pensait révolue, se souviennent avec angoisse de cette époque où le seul repas quotidien consistait souvent en une soupe avec un oignon. Et aujourd’hui ? Le poulet est rationné, tout comme les œufs. Le cochon est un luxe. La consommation de bœuf est interdite hors des restaurants. Et le poisson ? Il n’a jamais été ou presque commercialisé hors de ces derniers.

La pénurie a un impact direct sur les cuentapropistas (entrepreneurs privés), fer de lance de l’économie aux temps du socialo-capitalisme, entre 2010 et 2016. La plupart de ces derniers sont des restaurateurs ou vendeurs de produits alimentaires. "Pour la fête des mères qui représente chaque année une grosse partie de mon chiffre d’affaires, il n’y avait plus d’œufs. Je n’ai pas pu vendre un seul gâteau", confie un cuentapropista dont la pâtisserie est au bord de la faillite.
Pressions de Trump. Si la situation économique au quotidien est bien loin de celle désastreuse du Venezuela, la pression de l’administration Trump sur l’île n’arrange rien. Donald Trump a interdit à ses compatriotes de se rendre sur des paquebots à Cuba depuis le 6 juin. Les entrepreneurs privés dépendant du tourisme américain font faillite. Les prémisses de la crise actuelle sont apparues à la fin de l’année dernière.

En avril 2019, Raùl Castro lui-même a prévenu : "La situation pourrait s’aggraver dans les mois à venir. Il ne s’agit pas de revenir à la phase aiguë de la période spéciale des années 1990 du siècle dernier", a dit le frère de Fidel, avant d’ajouter : "(...) mais nous devons toujours nous préparer à la pire des variantes". Si la configuration géopolitique est différente d’il y a 30 ans pour Cuba, la réduction des envois de pétrole à prix bradés de Caracas a obligé La Havane à prendre ces mesures drastiques de rationnement.

En prévision des coups durs, les Cubains achètent et stockent. "Un homme achetait hier cinq bouteilles d’huile. Il n’y en a plus aujourd’hui au magasin. L’homme va revendre les bouteilles à deux fois le prix", conte Ramiro, boucher dans le quartier havanais de Santo Suarez. Face aux spéculateurs, la ministre du Commerce, Betsy Diaz, a réorganisé le système de distribution alimentaire le 10 mai. Des produits en vente libre dans le commerce comme le riz, les œufs, les haricots et les Perritos (saucisses hot dog), ne seront plus disponibles que via le carnet de rationnement en quantités infinitésimales.

Dans un pays où la croissance n’a atteint qu’1,2 % en 2018 et où La Havane vise un objectif de 1,5 % pour 2019, l’incontournable présentateur du journal de 20 heures, Rafaël Serrano, ou ses remplaçants martèlent tous les soirs qu’il faut augmenter la production (...)

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