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la galère des automobilistes à Caracas11 juin - Venezuela : la ruine de l’industrie pétrolière

Un reportage de Patrick Bèle, envoyé spécial du Figaro montre comment et pourquoi ce pays, qui dispose des premières réserves pétrolières au monde, peine aujourd'hui à produire 700 000 barils par jour .À Cabimas, sur la rive orientale du lac de Maracaibo, les installations pétrolières abandonnées laissent suinter du brut qui est en train de polluer la plus grande réserve d’eau douce d’Amérique latine.

Punto Fijo s’est transformée en ville fantôme. Pour y accéder, il faut suivre une longue route serpentant entre des dunes d’un sable jaune vif, puis gagner une vaste plaine qui se meure dans la mer. À l’entrée de la ville, des dizaines de bâtiments commerciaux et industriels, souvent neufs, sont vides. Dans le centre, la plupart des magasins ont baissé leur rideau de fer. Les quelques magasins ouverts sont dans la pénombre. Il n’y a pas d’électricité. Le vent secoue des feux tricolores éteints. Les arbres ploient sous les rafales et le mouvement de leurs branches semble être la dernière chose vivante.

Au loin, on perçoit la raffinerie de Amuay, une carcasse noircie dont la plupart des installations sont à l’arrêt. Une seule torche domine ce gigantesque ensemble devenu une quasi-friche industrielle. Dans la ville, les hommes de la compagnie pétrolière PDVSA en combinaison rouge semblent les survivants d’une catastrophe postmoderne. Le soir, c’est un décor de cauchemar. Pas une lampe n’est allumée dans les rues. Même dans la clinique, aucune lueur n’apparaît dans les étages.

"Ville-pétrole". "La raffinerie de Amuay était l’une des plus grandes du monde, explique un ancien employé d’une société sous-traitante. Quand elle a explosé en 2012, toutes les maisons alentour, dont la mienne, ont été touchées. Une raffinerie a besoin d’entretien régulier. À Amuay, la cokerie, par exemple, n’avait pas été révisée depuis dix ans." L’ancien gérant d’un complexe pétrochimique du centre du pays, Eugenio Montoro, fait le même constat: "Une raffinerie, c’est comme un avion. Il faut la réviser entièrement tous les deux ans. Depuis 2008, tous les contrats avec les sous-traitants ont été annulés et ils n’ont pas été remplacés, ou alors par des entreprises qui n’avaient aucune compétence en la matière."

Dans les années 1990, Amuay était le centre de tous les trafics. Bénéficiant d’un statut de zone franche, tous les Vénézuéliens venaient y faire leurs emplettes détaxées. On pouvait tout y acheter. La ville vivait 24 heures sur 24. Une ville qui s’est construite à partir des camps de travailleurs pétroliers, insérés entre les deux raffineries construites par les compagnies pétrolières américaines au début du XXe siècle: Cardon et Amuay. Une "ville-pétrole", sans centre, sans âme. Aujourd’hui, la centrale de Cardon est fermée et Amuay ne tourne plus qu’à 10 % de ses capacités. Une grande partie des quelques barils d’essence qui sortent encore du complexe pétrochimique alimente la contrebande de carburants avec la Colombie. "Des faux chalutiers partent avec 15 000 litres de carburant et reviennent avec 3 000 quelques heures après, explique un ancien salarié d’Amuay. L’essence se revend en haute mer en dollars. La plupart des chalutiers appartiennent à des policiers. On ne trouve plus de poissons à Punto Fijo."

Une vision dystopique. À Cabimas, sur la rive orientale du lac de Maracaibo, la catastrophe pétrolière vénézuélienne est plus visible encore. Au milieu des immeubles d’habitations du centre-ville, des dizaines de puits sont à l’arrêt. "Ils ne pompent plus, mais le pétrole continue de remonter par les puits, imprégnant la terre, explique Carlos, un pêcheur. Début mai, quand ma mère a ouvert le gaz, c’est du pétrole qui a jailli, maculant les murs de sa cuisine. Le pétrole s’était introduit dans les tuyaux de gaz percés." Depuis, Carlos a creusé un puits sous le tuyau et doit vider le pétrole toutes les quatre heures pour qu’il ne s’introduise pas dans le tuyau du gaz.

Sur le lac, devant la ville de Cabimas, c’est un paysage de totale désolation. Une vision dystopique, à la Blade Runner. Des milliers de puits de pétrole sont abandonnés, suintant le brut et provoquant l’une des pires pollutions que le continent américain a connue dans la plus grande réserve d’eau d’Amérique latine. Les berges et les barques des pêcheurs sont maculées d’hydrocarbures, leurs vêtements imbibés de pétrole, leurs filets inutilisables.

"Il y a 15 ans, à la moindre fuite de pétrole, des équipes de PDVSA venaient nettoyer. Ils nous indemnisaient, remplaçaient les filets et nettoyaient. Aujourd’hui, il n’y a plus personne sur les puits, personne à qui s’adresser. Personne qui se préoccupe de nous", se lamente un membre du syndicat des pêcheurs. L’odeur d’hydrocarbure pique la gorge. En naviguant au milieu des ruines du champ pétrolier, on peut observer des geysers qui animent la surface de l’eau. Plus de 14.000 kilomètres de tuyaux tapissent le fond du lac. La plupart sont percés. Une forte odeur de gaz imprègne l’air ambiant. "Ce sont les conduites de gaz sous-marines qui sont percées. C’est très dangereux. La semaine dernière une étincelle provenant du moteur d’une barque de pêche a enflammé le gaz et la barque a brûlé. Nous avons réussi à sauver le pêcheur mais il a été gravement brûlé."

"Hugo Chavez a “privatisé” la gestion de PDVSA et les ressources fantastiques que l’entreprise générait, analyse Eugenio Montoro, un ancien gérant d’une usine pétrochimique du centre du pays. Quand il a vu que les gérants de l’entreprise refusaient de suivre ses consignes sur la gestion de l’entreprise, il a licencié 20 000 personnes et a placé des gens à lui en 2003". Il a ensuite utilisé la rente pétrolière pour créer les "missions", des programmes sociaux à destination des quartiers défavorisés, financées directement par PDVSA.

Selon l’économiste Gustavo Machado, de l’université de Zulia, "Chavez a transformé PDVSA en source de financement des politiques publiques, mobilisant l’ensemble des profits du pétrole pour ces aides sociales et ainsi fait perdre à PDVSA ses capacités d’investissements. Mais une entreprise pétrolière qui n’investit pas meurt car cette activité nécessite des investissements considérables et continus". Eugenio Montoro renchérit: "Chavez se levait un matin et demandait aux dirigeants de PDVSA de construire des maisons. Et un idiot de la direction disait “nous allons construire des maisons”. Le lendemain, il demandait à PDVSA de distribuer de la nourriture. Et PDVSA distribuait de la nourriture. Mais PDVSA n’a aucune compétence pour construire des maisons ou distribuer de la nourriture."

"PDVSA n’a plus les compétences". La production pétrolière vénézuélienne se répartit entre les puits historiques de la région de Maracaibo, à l’ouest, et la zone de la ceinture de l’Orénoque. Les premiers, dont les puits de Cabimas, ont été petit à petit abandonnés. "PDVSA n’avait plus les compétences pour entretenir et maintenir les puits du lac de Maracaibo, souligne Eugenio Montoro. Donc quand un puits tombait en panne, ils ne faisaient pas les réparations et le laissaient se dégrader. D’où le champ de ruines avec ces centaines de puits au large de Cabimas." Selon le spécialiste, Hugo Chavez a privilégié les champs de l’Orénoque, exploités en coopération avec la Chine et la Russie. Ils recèlent des réserves gigantesques mais produisent un pétrole très lourd, qui nécessite un traitement particulier. Or PDVSA s’est montré incapable d’investir aux côtés des entreprises russes et chinoises. La production de l’Orénoque n’a donc pas pu compenser la chute vertigineuse de la production de la région de Maracaibo.

Au final, la production pétrolière qui était de 3,5 millions de barils par jour en 2000 n’est plus que de 500 000 à 700 000 aujourd’hui. Les capacités de raffinage sont passées de 1 million de barils par jour à 100 000. Le pays manque désormais de carburant et de gaz pour faire rouler ses véhicules et tourner ses centrales électriques. Le Venezuela, qui a fourni la majorité du carburant utilisé pour le débarquement de Normandie, produit désormais moins de pétrole que son voisin, la Colombie.

Lire aussi :
sur le site du Figaro "Le Venezuela contraint d’importer du pétrole brut du Nigeria
et "En 2019, le Venezuela pourrait bien ne plus pouvoir exporter de pétrole"

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