logo ihs

l'élevage bovin10 juin - Venezuela : le chavisme a détruit l’agriculture

Envoyé spécial du Figaro Patrick Bèle fait le point sur le désastre produit par le régime chaviste. Dans un élevage bovin, la production vénézuélienne est ainsi passée de 14 millions de têtes en 2000 à 10 millions en 2018.

Les grands propriétaires terriens ont été l’une des premières cibles de Hugo Chavez. L’intervention de l’État et l’effondrement du secteur pétrolier ont détruit le secteur.

"On ne peut plus travailler normalement au Venezuela, et encore moins dans l’agriculture, se désole Carlos, propriétaire terrien qui préfère conserver l’anonymat. Lorsque vous devez faire la queue pendant des jours pour obtenir du carburant et faire tourner vos machines agricoles, comment voulez-vous continuer à produire normalement ?" Carlos exploite une ferme de 83 hectares où il pratique l’élevage extensif de bovins et une seconde en association avec d’autres exploitants où il associe la culture à l’élevage. "Lors de la grande panne d’électricité de mars dernier, nous sommes restés neuf jours sans électricité. Tout le système de réfrigération du lait était hors service. Nous nous sommes alors tous mis à faire du fromage. En conséquence, son prix est passé de 9 000 à 2 000 bolivares le kilo", poursuit Carlos.

Le Venezuela dispose de terres agricoles fertiles, particulièrement dans l’État de Zulia, dans l’ouest du pays, sur la rive occidentale du lac de Maracaibo. Le pays a longtemps exporté du cacao et du café d’excellente qualité. Mais la gestion du secteur agricole par le pouvoir chaviste a été fatale à ce secteur. En 2012, un négociant en cacao américain rencontré au Pérou confiait au Figaro : "Il n’est plus possible de trouver du cacao de qualité au Venezuela. C’est pourquoi je travaille maintenant au Pérou, où les standards de qualité correspondent aux exigences de mes clients."

Hiram Gaviria, propriétaire terrien dans l’État de Zulia et député de l’Assemblée nationale, fait la comparaison entre la production en 2000 et celle de 2018 à partir des chiffres de Fedeagro, fédération de propriétaires agricoles. "Nous produisions 1 million de tonnes de maïs blanc, nous en sommes à 100 000 ; 9 millions de tonnes de sucre, aujourd’hui 2,5 tonnes ; lait en poudre, 150 000 tonnes, maintenant 50 000. Toutes les productions sont touchées : on passe de 14 millions de bovins à 10 millions ; de 1,25 million de tonnes de riz à 300 000 ; de 1,5 million de quintaux de café à 500 000 ; de 1,25 million de tonnes de poulet à 250 000." Selon les chiffres de Fedeagro, le pays était autosuffisant en 1998 en maïs blanc, fruits, légumes, café, cacao, riz. La production nationale de viande bovine couvrait 80 % de la consommation nationale et 70 % de celle de sucre. Aujourd’hui, le pays doit importer au moins 50 % de tous ces produits.

"La production agricole a été sacrifiée par le gouvernement chaviste, qui, dès le début des années 2000, a montré qu’il préférait favoriser les importations plutôt que la production nationale." Pour le député, cette préférence pour les importations a été motivée par l’appât du gain. Des proches du pouvoir et des sociétés de l’armée ont créé des entreprises d’importation de produits agricoles dont les profits conséquents étaient assurés par une gestion plus que chaotique des taux de changes. On importait avec 1 dollar à 6 bolivares. Pour revendre ces dollars à plusieurs centaines de bolivares sur le marché noir. Des fortunes se sont ainsi constituées, formant une nouvelle classe sociale : la "bolibourgeoisie", la bourgeoisie bolivarienne.

Dès ses premières années du pouvoir, Hugo Chavez a affiché son ambition d’en finir avec les grands propriétaires terriens. Le Venezuela se caractérisait par une extrême concentration de la propriété des terres. Peu de ces terres avaient fait l’objet de transactions. Elles étaient exploitées après de grandes opérations de défrichage des terres vierges. Le gouvernement chaviste a fait voter une loi par le parlement en 2002, la "loi des terres", qui entendait rendre la propriété des terres à l’État et permettre une agriculture plus intensive en restituant les terres au prolétariat agricole qui restait nombreux au début du XXIe siècle.

Ministre de l’agriculture de 2006 à 2010, Elias Jaua défend la politique agricole du gouvernement chaviste. "Le modèle agraire que nous avons développé entre 2006 et 2012 était une réussite. Pour la première fois, la faim a disparu, et l’ONU l’a reconnu à travers son agence spécialisée dans l’alimentation, la FAO. Mais ensuite, les prix du pétrole se sont effondrés, et nous étions trop dépendants des intrants importés, que nous ne pouvions plus acheter."

Pour Juan Romero, propriétaire terrien du Zulia, qui a été député de l’opposition entre 2010 et 2015, le monde agricole a payé cher son opposition au pouvoir. "Les expropriations dans le cadre de la Loi des terres n’avaient pas pour but d’attribuer des terres aux petits paysans, mais d’exercer un chantage contre les propriétaires terriens." En substance : cessez vos protestations, ou nous allons vous exproprier. En décembre 2010, le ministre de l’agriculture, Juan Carlos Loyo, un pistolet à la ceinture et accompagné de l’armée sous l’œil des caméras de télévision, a exproprié de nombreuses propriétés dans l’État de Zulia, appliquant ainsi les décrets d’expropriation signés dans les mois précédents.

Contrôle des prix. Mais de nombreuses terres confisquées devant les médias ont ensuite discrètement été restituées à leurs propriétaires. "Si les expropriations ont été médiatisées, cela n’explique pas à soi seul la chute de la production agricole vénézuélienne", analyse Juan Romero.

Pour lui, l’insécurité juridique de la propriété de la terre n’est qu’un élément parmi d’autres. Il relève la difficulté d’obtenir les intrants, dont certains sont importés (semences, etc.) et d’autres sont produits dans le pays, comme les fertilisants. "La pétrochimie produisait des fertilisants à partir du gaz, explique Eugenio Montoro, coordinateur d’une association d’anciens employés de PDVSA, la compagnie pétrolière vénézuélienne. Mais, avec la chute de la production pétrolière et de gaz, les usines de pétrochimie ne sont plus alimentées et sont quasi à l’arrêt."

Par ailleurs, la société privée Agroislena, qui importait 70 % des produits nécessaires à l’agriculture, a été nationalisée et transformée en Agropatria, qui a fait faillite. Le gouvernement a instauré un contrôle des prix qui empêche les producteurs agricoles de vendre à un prix qui puisse couvrir les coûts de production. Les infrastructures, notamment dans l’État de Zulia, qui avaient permis de développer une production agricole moderne, grâce au réseau routier et de distribution d’électricité, sont en piteux état. Enfin, de nombreuses régions agricoles sont aujourd’hui sous le contrôle de groupes armés illégaux, qu’ils soient paramilitaires, mafieux ou liés aux guérillas et ex-guérillas colombiennes, comme les Farc ou l’ELN. "Le gouvernement a abandonné les zones rurales", déplore Carlos.

Lire aussi : - Venezuela : La Norvège tente une médiation entre Maduro et Guaido - Sans négociation, il ne reste que la confrontation - Trois millions de personnes ont fui le Venezuela depuis 2015 - Le gouvernement reconnaît l’état désastreux de l’économie du pays Toute médiation doit mener au départ de Maduro selon son opposant Juan Guaido - Regarder sur Figaro Live

→ Retrouver le fil de nos chroniques →  Recevoir nos mises à jour