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omar el-béchirSoudan : une révolte contre l'islamisme

Chronique du 15 mai 2019

Sous le titre "À Khartoum, les Soudanais tentent de déraciner l’islam politique", Célian Macé, envoyé spécial de Libération à Khartoum, décrit une aspect essentiel des luttes qui se dédoulent au Soudan : Dans la capitale, les révolutionnaires ont  la lourde tâche de se débarrasser totalement de l’influence des "keizan", les islamistes qui ont gouverné le pays pendant trente ans et contrôlé la vie publique et sociale dans ses moindres détails.

  A Khartoum, le Nil bleu sépare deux mondes. Au nord, le quartier de Kober, celui de la plus célèbre prison du pays, où est enfermé l’ancien président du Soudan, Omar el-Béchir, renversé le 11 avril. Une ceinture de pick-up est alignée devant le bâtiment, hérissée de mitrailleuses. A quelques rues de là se trouve un autre centre de détention, secret celui-ci, pâle immeuble de trois étages sans signe distinctif, administré par les services de renseignement - le redouté National Intelligence and Security Service (Niss). Les centaines d’opposants qui y ont été torturés le surnomment "le frigo", car en plus de les battre, on les laissait volontairement geler dans des cellules climatisées.

Les deux prisons sont visibles depuis le plus vieux pont de la capitale, construit en 1909 par les colons britanniques pour faire traverser leur chemin de fer. Depuis un mois, la grande passerelle en fer bleu est fermée à la circulation. On peut toutefois l’emprunter à pied, en tournant le dos aux lugubres symboles de l’ère El-Béchir. C’est la voie d’entrée la plus spectaculaire dans la "zone libre" de deux kilomètres carrés, occupée par les manifestants depuis le 6 avril sur la rive sud du Nil bleu. L’épicentre de la révolution. Ici, les Soudanais s’échinent jour et nuit à arracher les racines de l’ancien régime.

"Harcèlement". Sous les rails, le mur d’un tunnel a été repeint en noir et blanc. Un grand "wanted" s’étale en lettres capitales. Autour, des noms honnis sont inscrits sur chacune des pierres de la paroi. Certains sont aujourd’hui derrière les barreaux. La plupart sont des responsables islamistes, puissants membres du Parti du congrès national (NCP), le parti présidentiel. Au Soudan, on les surnomme les keizan - le pluriel de koz, qui désigne une timbale en fer-blanc - depuis que l’influent religieux Hassan al-Tourabi en avait fait une métaphore des Frères musulmans : "La religion est une mer, et nous sommes ses keizan", disait l’idéologue du régime, mort en 2016.

L’un des hauts lieux de leur pouvoir fut la mosquée de l’université de Khartoum, construite dans les années 70, où ont été formées et encadrées plusieurs générations de leaders islamistes. Son muret, en contrebas du chemin de fer, est tagué depuis le 8 avril, jour où les manifestants l’ont prise d’assaut. "Keizan, votre époque est révolue", lit-on au pied du minaret. Deux entrepôts, dans l’enceinte du bâtiment, ont été incendiés. "C’est ici que les étudiants islamistes gardaient leurs armes, couteaux, barres de fer", décrit un révolutionnaire. Le sol est recouvert d’un épais tapis de cendres. Le bureau mitoyen était une salle d’interrogatoire, affirme le même homme. "On a commencé à brûler les papiers, avant que quelqu’un ne les retienne, en disant qu’ils pouvaient servir de pièces à conviction." Dans la vaste salle de prière, des dizaines de protestataires, épuisés, dorment alignés.

A l’extérieur, sur des tabourets tressés, deux jeunes femmes prennent le thé. "La mosquée de l’université était leur fief, c’est d’ici qu’ils recrutaient, qu’ils se réunissaient, qu’ils planifiaient leurs campagnes de harcèlement : les femmes étaient les premières cibles, décrit Maha, professeur de biologie. Il y avait souvent des affrontements avec les étudiants de l’opposition." Sa collègue, Asma, 29 ans, estime que le combat est loin d’être terminé : "Les keizan se sont évaporés des rues, mais ils sont toujours là. Ils continuent de tirer les ficelles."

Les islamistes, qui ont gouverné le Soudan pendant trente ans, peuvent-ils disparaître du jour au lendemain ? A travers les "comités populaires" établis dans chaque village et chaque quartier, ils contrôlaient, en collaboration avec les agents du Niss, la vie sociale dans ses moindres détails. Ils réglaient les questions de voisinage, délivraient des permis d’installation, des autorisations de travail, des certificats de bonne conduite, faisaient œuvre de charité et surtout espionnaient les faits et gestes de la population. "Ces racines-là vont être difficiles à arracher, reconnaît un analyste soudanais. Mais les membres du NCP ne sont plus idéologisés, cela n’a rien à voir avec les années 80. Tout le monde a pu constater le fossé entre leur discours de pureté et l’étendue de la corruption… L’adhésion au NCP, ces dernières années, était uniquement une question d’accès aux postes et aux ressources."

"Immunité". Déjà, dans certains quartiers, les comités révolutionnaires nés pendant le soulèvement sortent de la clandestinité pour tenter de supplanter les comités populaires du NCP.

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