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Volodymyr ZelenskyUkraine : le point de vue de l'éditorialiste du Monde

Chronique du 25 avril 2019

Éditorialiste au Monde, Sylvie Kauffmann considère à propos du président ukrainien élu le 21 avril, "pour Poutine, Zelensky est un ovni, un spécimen comme il n’en a jamais croisé dans l’ex-URSS.". Comédien renommé, le vainqueur de l’élection ukrainienne, explique-t-elle, ne fait pas rire au Kremlin, dont le chef était habitué à traiter avec des adversaires qui partagent ses codes et sa culture.

Chronique... Minsk, février 2015. Angela Merkel et François Hollande tentent d’amener à la raison, et accessoirement au cessez-le-feu, deux présidents ennemis dont le premier, Vladimir Poutine, a annexé une partie du territoire du second, Petro Porochenko, puis envahi une autre. "Plusieurs fois, racontera le président français dans ses Mémoires, (Les Leçons du pouvoir - Poche, 2019), le ton monte entre Porochenko et Poutine, lequel s’énerve soudain et menace d’écraser purement et simplement les troupes de son interlocuteur."

Bref, l’atmosphère est tendue. Pourtant, un diplomate présent nous dira sa surprise d’apercevoir, pendant une pause, les deux ennemis échanger des plaisanteries en russe d’un air entendu… Ce moment de complicité inattendu trahit la réalité post-soviétique : les présidents russe et ukrainien ont beau être en guerre, ils sortent du même moule, dont ils partagent les codes et la culture – le vivier de la défunte URSS. Avant que son pays ne devienne indépendant en 1991, Petro Porochenko l’Ukrainien a fait son service militaire dans l’armée soviétique, au Kazakhstan.

Volodymyr Zelensky, lui, avait 13 ans lorsque l’URSS a disparu. Le futur président, comédien néophyte en politique mais talentueux manager d’une importante société de show-business, élu le 21 avril par plus de 70 % des voix, n’incarne pas seulement un saut de génération dans l’espace post-soviétique, il représente aussi une rupture politique. Pour Vladimir Poutine, au pouvoir depuis dix-neuf ans, c’est une expérience nouvelle : le successeur de Petro Porochenko n’est pas lié par la même histoire, ne partage pas les mêmes codes.

Il est, certes, russophone, de cette catégorie d’Ukrainiens plus à l’aise en russe qu’en ukrainien. Mais cela le rend presque plus dangereux pour le Kremlin que son prédécesseur qui, en choisissant de mener une campagne nationaliste sur la religion, l’armée et la langue ukrainienne, jouait sur les divisions d’un pays qu’il a pourtant contribué à changer. Volodymyr Zelensky, lui, prétend unir les Ukrainiens, ceux de l’est et ceux de l’ouest, en jouant la carte de l’apaisement des tensions et en misant sur la lutte contre la corruption. Or comme chacun sait, un pays uni est plus fort qu’un pays divisé.

Ovni. Pour Vladimir Poutine, Volodymyr Zelensky est un ovni, un disruptif, un spécimen comme il n’en a encore jamais croisé dans l’ex-URSS. Il est l’étape suivante de la révolution Maïdan, celle qui, en 2014, pour associer l’Ukraine à l’Union européenne, a renversé le président soutenu par la Russie qui s’y opposait. Juif, il ne colle plus à la caricature de l’Ukrainien fascisant que colporte la propagande russe. Pire : il est le produit d’une élection pluraliste et démocratique, si naturelle qu’elle n’a fait l’objet d’aucune contestation.

Déjà à Moscou, lundi, de jeunes électeurs russes osaient demander pourquoi cela ne serait pas possible chez eux, si cela était possible à Kiev ? Nul doute que quelques jeunes Biélorusses et Kazakhs ont pu se poser la même question. Comme s’il avait anticipé leurs interrogations, le comédien-président élu a lancé, au soir de sa victoire : "Je ne suis pas encore président, je peux m’adresser comme citoyen à tous les pays de l’ex-URSS et je peux leur dire : tout est possible !" Voilà, exactement, le pire cauchemar du Kremlin.

Le premier à féliciter le futur président ukrainien dimanche soir a été le président polonais, Andrzej Duda, en voisin. Selon son porte-parole, M. Duda a salué "l’ancrage de l’Ukraine dans la communauté euro-atlantique" – le genre de commentaire qui fait toujours plaisir à Moscou. Le deuxième a été le Français, Emmanuel Macron, qui a le même âge que Volodymyr Zelensky. Pas peu fier de son flair, on s’en doute : M. Macron a été le seul dirigeant étranger à recevoir le candidat iconoclaste, le 12 avril, entre les deux tours. Une rencontre d’un nouveau type à l’Elysée, trois heures avant d’accueillir l’autre candidat, le président sortant Porochenko. A Berlin, la chancelière Merkel, plus prudente ou plus légitimiste, a préféré s’en tenir à ne recevoir que M. Porochenko.

Paris et Berlin ont, en réalité, un intérêt particulier dans l’affaire : engagés depuis 2014 dans le processus de Minsk pour trouver une issue au conflit du Donbass, qui a fait 13 000 morts et reste actif avec 40 000 hommes de chaque côté de la frontière, ils voient dans cette élection une chance de relancer une négociation au point mort depuis deux ans.

"Le score phénoménal de Volodymyr Zelensky, le changement de langage notable dans sa campagne, son pragmatisme et l’énorme attente de changement de l’électorat ukrainien peuvent ouvrir des fenêtres d’opportunité, veut croire une source diplomatique française. Encore faut-il que la Russie puisse la saisir : c’est la grande question. Il n’est pas sûr que le système Poutine ait la souplesse suffisante pour cela." La fraîcheur de la réaction russe à l’élection ukrainienne ne donne pour l’instant aucune indication dans ce sens. "Il est trop tôt" pour envisager un appel téléphonique du président Poutine, a sèchement jugé lundi son porte-parole, Dmitri Peskov.

L’aventure Zelensky ne fait que commencer et les occasions de la voir mal tourner ne manqueront pas. Tout pourrait porter au pessimisme : le facteur russe, l’urgence de la situation financière de l’Ukraine, l’inexpérience du président élu, le flou de son programme, le sulfureux oligarque, Ihor Kolomoïsky, que l’on dit bien trop proche de lui. Quelques observateurs ukrainiens mettent dans la balance l’immense espoir qui flotte à Kiev et la compétence de certains conseillers, jeunes, déçus de la présidence Porochenko, ex-ministres de l’économie ou des finances respectés à l’étranger, dont le candidat a su s’entourer. L’espoir, aussi, que les Européens les aideront à clore cette ère post-soviétique.

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