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Orban accueilli par la présidente polonaiseEurope centrale : lheure des démocraties illibérales

Chronique du 8 avril 2019

Dans un article publié sur le site de la revue Esprit, Jacques Rupnik explique : "Après plus de deux décennies de libéralisme dominant, c’est le retour au communautarisme et au nationalisme."

La non-démocratie libérale, c’est terminé. Quelle journée ! Quelle journée ! Quelle journée  !" Ainsi s’exprimait le Premier ministre de la Hongrie, Viktor Orban, le lendemain de la victoire de Donald Trump. Alors que le reste de l’Europe était encore groggy, Orban, lui, était euphorique. Je me sens libéré", a-t-il dit, des contraintes de l’Union européenne et du politiquement correct. Justifié" serait peut-être le mot le plus approprié. Depuis son accession au pouvoir en 2010, son changement de régime" a été critiqué à la fois par l’Union européenne et par l’administration Obama. Avec le référendum du Brexit au Royaume-Uni (Le plus grand acte de défiance à l’égard de l’establishment depuis l’avènement du suffrage universel") et Donald Trump à la Maison-Blanche, il sentit, à juste titre, que le vent avait tourné. Les discours populistes critiqués à l’Ouest du continent se trouvent légitimés, tandis qu’on assiste à l’éclipse du modèle de référence, européen et américain, qui fut important pour les transitions démocratiques d’après 1989. Le modèle d’antan en trois phases – transition démocratique, consolidation, intégration européenne – est dorénavant battu en brèche : la déconsolidation" de la démocratie va de pair avec les reculs de l’Union européenne.

Le spectre du populisme hante l’Europe. Les élections présidentielles en Autriche, Geert Wilders aux Pays-Bas, le parti Cinque Stelle de Beppe Grillo en Italie ou le Front national de Marine Le Pen en France sont autant d’illustrations de l’émergence d’une variété de forces politiques populistes et nativistes qui contestent la démocratie libérale, redessinant ainsi le paysage politique de la plupart des États membres de l’Union européenne, et menaçant cette dernière de paralysie, voire de désagrégation. Bien que l’on assiste à une montée des partis populistes et nationalistes ailleurs en Europe, il n’y a qu’à l’Est de l’Union qu’ils sont au pouvoir. C’est une différence notoire, mais aussi un avertissement.

Pendant une vingtaine d’années après 1989, les pays d’Europe centrale et orientale se sont employés à reproduire les modèles politiques et constitutionnels occidentaux. Les signes de fatigue démocratique", voire des risques de rechute" dans tel ou tel pays, étaient attribués aux héritages du passé communiste et au retard des démocraties à l’Est du continent. Désormais, avec la poussée des populismes europhobes en Europe occidentale, la relation centre-périphérie change : l’Europe centrale passerait presque pour l’avant-garde" populiste de la crise des démocraties occidentales.

Le terme populisme" désigne ici des courants politiques pour lesquels l’appel au peuple est la source première de légitimation politique. Ce dernier y est généralement opposé aux élites libérales qui, au plan interne ou européen, entraveraient l’expression de cette volonté populaire. L’appel au peuple étant constitutif de la démocratie, il ne suffit pas de taxer ces courants de menace pour la démocratie" ; le problème, c’est le monopole revendiqué sur la représentation du peuple et donc le rejet du pluralisme qui participent des dérives autoritaires récentes en Europe centrale et de l’Est. L’autre clivage constitutif des courants populistes est celui posé entre le peuple ou la nation d’un côté et les populations étrangères de l’autre. À la question classique de la représentation politique et de l’État de droit est venue s’ajouter celle de l’identité nationale et, à travers l’établissement de migrants dans l’Union européenne, celle des frontières et de la souveraineté des États membres.

Quels sont les traits spécifiques de la démocratie illibérale" en Europe centrale et orientale ? Quels sont ses ressorts et comment l’expliquer ? Enfin, faut-il voir l’intégration européenne comme une victime collatérale de la poussée populiste ou bien l’Union Européenne est-elle aussi un facteur ayant contribué à sa naissance ?

Nationalisme et démocratie illibérale. Après 1989, alors que dans les Balkans les guerres ayant mené à la dislocation de la Yougoslavie, la régression économique et la faiblesse des sociétés civiles faisaient échouer les transitions démocratiques, et pendant que l’espace post-soviétique (à l’exception de la région baltique) évoluait vers la mise en place de régimes hybrides d’autoritarisme compétitif", par contraste, les pays d’Europe centrale conciliaient la consolidation des démocraties libérales avec l’intégration dans l’Union européenne.

Pendant plus de vingt ans, la région a connu un processus remarquable et historiquement sans précédent de convergence avec l’Europe de l’Ouest en termes d’économie (PIB par habitant comparé à la moyenne de l’Union Européenne), de sociologie (mobilité, consommation, modes de vie ou espérance de vie) et de développement des institutions politiques de la démocratie libérale. La puissance transformatrice" de l’Union européenne, une institution fondée sur un partage de principes et de normes juridiques, reposait sur la conditionnalité établie entre l’adhésion à l’Union Européenne et la mise en place d’institutions de l’État de droit.

La régression démocratique des dernières années combine deux caractéristiques : premièrement, une rupture avec l’État de droit comme fondement de la démocratie libérale ; deuxièmement, la montée du nationalisme comme première source de légitimation politique, entre souverainisme et crispation identitaire. Ces deux caractéristiques, dans le contexte d’une crise migratoire majeure, ont fait remonter à la surface un clivage Est-Ouest au sein de l’Union européenne. Le parti Fidesz de Viktor Orban en Hongrie en a été le précurseur. Il est arrivé au pouvoir au printemps 2010 avec la moitié des suffrages exprimés, ce qui lui a donné une majorité constitutionnelle des deux tiers au Parlement, compromettant la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la Cour constitutionnelle et du système judiciaire, ainsi que l’indépendance des médias. La juriste Kim Lane Scheppele a qualifié le résultat de Frankenstate" (État Frankenstein") combinant les pires pratiques qui puissent exister dans tous les domaines de la gouvernance. Depuis, le Fidesz gouverne sans véritable opposition – les socialistes sont réduits à la portion congrue au Parlement et le parti d’extrême droite Jobbik se contente de faire de la surenchère. Cette majorité a permis au gouvernement du Fidesz l’adoption de plus de six cents lois et surtout d’une nouvelle Constitution, déjà amendée six fois. L’indépendance des médias et les pouvoirs de la Cour constitutionnelle furent remis en cause dès 2011. Le contrôle de l’administration par le parti au pouvoir – la loyauté politique avant la compétence – complète désormais ce tournant anti-libéral.

Budapest à Varsovie". C’était l’un des slogans du parti PiS (Droit et justice) lors des élections polonaises d’octobre 2015 et la Hongrie a servi de modèle à la Pologne après la victoire du PiS. La solidarité des deux pays ne s’est pas démentie depuis. En septembre 2016, le chef du PiS, Jaroslaw Kaczynski, et Viktor Orban se sont retrouvés au forum de Krynica, en Pologne, pour appeler de leurs vœux une contre-révolution" (sic) en Europe. Son but est de changer l’Union européenne elle-même, ses structures, ses processus de prise de décision" et de transférer les pouvoirs vers les parlements nationaux...

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