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manif proerdoganTurquie : une agression islamo-nationaliste en France

Chronique du 20 mars 2019

Raphaël Lebrujah, auteur du livre "Comprendre le Rojava dans la guerre civile syrienne" [éditions du Croquant, octobre 2018, 208 pages] devait tenir dans l'Ain une conférence sur le Kurdistan. Des partisans du président turc l'ont fait annuler.  On trouvera cidessous un entretien réalisé par Clément Pétreault et publié par Le Point.

Les faits se sont déroulés le 8 mars dernier à Châtillon-sur-Chalaronne, dans l'Ain. L'association de la Libre Pensée avait invité l'auteur Raphaël Lebrujah à tenir une conférence sur le thème "Le Kurdistan syrien, le Rojava aujourd'hui..." dans une salle prêtée par la commune. Mais, face à l'activisme plus qu'insistant de militants pro-Erdogan venus perturber l'événement, la conférence a été annulée, et des activistes nationalistes turcs se sont réjouis de ce succès sur les réseaux sociaux. Bien que discret, cet événement n'a rien d'anodin. Dans un communiqué, la Fédération nationale de la Libre Pensée s'inquiète : "A-t-on encore le droit de se réunir en France pour discuter de ce que l'on veut ?"

L'activisme islamo-nationaliste turc en France et les valeurs défendues par ses militants semblent aujourd'hui faire partie du spectre de préoccupation de l'exécutif, comme l'a rappelé lundi soir Emmanuel Macron à l'occasion du grand débat national à l'Élysée en présence d'intellectuels. Considérant que certains modes de financement de l'islam en France "nourrissent des comportements de sécession de la République", le chef de l'État a apporté cette précision : "On a un vrai sujet par rapport à la Turquie. On doit réussir à clarifier les choses parce que le projet turc est aujourd'hui un projet politico-religieux totalement antagoniste avec ce que je viens de décrire" (pacifier la relation avec l'islam et construire un cadre commun, NDLR).

Voilà ce que révèle Raphaël Lebrujah.

Le Point : Que s'est-il passé le 8 mars dernier à Châtillon-sur-Chalaronne ? Raphaël Lebrujah : La Libre Pensée, une organisation laïque donc, m'avait contacté pour tenir une conférence à l'occasion de la Journée des droits des femmes. Les organisateurs voulaient que je parle des combattantes kurdes en Syrie, de leur organisation paritaire et de leur lutte contre les obscurantismes religieux. Nous sommes arrivés sur place une heure et demie avant la conférence et nous avons alors appris que l'affiche annonçant l'événement avait été retirée à la mairie. Vers 17 h 45, les gendarmes de Bourg-en-Bresse ont contacté l'organisatrice de l'événement pour lui expliquer que le consulat turc avait appelé la préfecture pour les prévenir que nous tenions une réunion faisant l'apologie du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, NDLR), une organisation classée terroriste en Turquie et sur les listes de l'Union européenne. Sauf qu'il n'avait jamais été question d'évoquer le PKK, mais les Kurdes de Syrie, ce qui n'est pas la même chose. Puis nous avons eu un appel de la gendarmerie de Châtillon-sur-Chalaronne qui nous a fait comprendre que la tenue de cette réunion comportait des risques.

Le Point : Vous n'aviez pas encore pris la décision d'annuler ? Raphaël Lebrujah : Non. Une heure et quart avant la conférence, trois Turcs nous attendaient devant la salle et nous ont interpellés pour nous dire qu'ils n'étaient pas d'accord avec ce que j'écris, même si je doute fortement qu'ils aient lu quoi que ce soit. Un homme m'a expliqué s'être "renseigné sur moi" et m'a accusé de faire "l'apologie du terrorisme". J'ai essayé d'argumenter avec des éléments rationnels en rappelant, par exemple, que la France et les États-Unis avaient armé les Kurdes et que, par conséquent, son point de vue n'engageait que lui… mais cela n'a eu aucun effet. Nous avons mis fin à la conversation et nous sommes enfermés dans la salle pour préparer la conférence. Sauf que les militants ont commencé à taper sur les vitres. Les gens arrivaient devant la salle pour assister à la conférence, on a alors compris que les choses allaient être compliquées. J'ai fait deux tweets pour expliquer qu'on était assiégés. Les gendarmes sont arrivés, ont contrôlé nos identités et nous ont expliqué qu'ils ne joueraient pas les portiers. J'ai eu beau leur expliquer que ce sont des islamistes pro-Erdogan potentiellement dangereux, les gendarmes n'ont rien voulu entendre. Ils m'ont rappelé qu'ils ne faisaient pas de politique et qu'ils laisseraient entrer tout le monde.

Le Point : Qui a pris la décision d'annuler ? Raphaël Lebrujah : Les gendarmes ont essayé de calmer les choses, même si on sentait qu'ils ne voulaient pas gérer un conflit dont ils ne comprenaient pas le sens. Surtout que, dans la période, ils sont déjà très mobilisés. L'un d'eux m'a dit que mes tweets étaient des provocations et que, s'il y avait des désordres, je serais tenu pour responsable… Il m'a même menacé de faire remonter mes tweets "sur le bureau du préfet" et m'a invité à annuler la réunion avec ce commentaire : "La liberté de pensée, c'est bien, mais pas pour ce soir." Nous avons donc décidé d'annuler, le public étant essentiellement constitué de personnes âgées et d'une femme enceinte...

Le Point : Qu'est-ce qui, dans votre livre et vos propos, aurait pu déplaire à des partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan ? Raphaël Lebrujah : Je parle des Kurdes de Syrie, de la démocratie, des femmes qui combattent Daech, et je rappelle les liens plus que troubles qui existent entre le pouvoir turc et la montée en puissance de Daech. On a relevé que les matériaux pour fabriquer les obus de Daech provenaient du marché intérieur turc, on a aussi retrouvé sur le terrain des armes fabriquées sous licence turque comme les M72 Law... Les archives d'un disque dur saisi après un raid américain montrent comment la Turquie a commercé du pétrole avec Daech, trafic de pétrole qui n'a pas manqué d'enrichir le pouvoir turc. La Turquie a soutenu Daech contre les Forces démocratiques syriennes et contre le régime d'Assad. L'opposition d'Erdogan à la France est idéologique. Reprenez les déclarations du président turc après les attentats contre Charlie hebdo : n'a-t-il pas expliqué que "les caricaturistes étaient des terroristes au même titre que leurs assassins" ?

Le Point : Que concluez-vous de ces épisodes ? Raphaël Lebrujah : Nous avons eu à faire face à des méthodes d'islamistes turcs en France, qui visent comme d'habitude à créer des incidents lors de débats, quitte à créer des atteintes à la liberté d'expression… La Libre Pensée n'est pas la seule à souffrir de cet activisme. Ils s'attaquent à tout ce qui est féminisme, laïcité, tout ce qui va contre les intérêts politiques d'Erdogan, ils combattent avec des méthodes de harcèlement sur les réseaux sociaux. On est sur le territoire français et on n'est plus en sécurité quand on fait une conférence sur un sujet qui déplaît à Erdogan… La situation est assez inquiétante, on a vu des tags sur des restaurants kurdes incitant au génocide des Kurdes. Il faut que les autorités françaises se prémunissent de ce genre d'activisme islamo-nationaliste en France. J'ai vu après cet épisode des messages de satisfaction de la part d'un ancien candidat du Parti égalité et justice déclarant que la mairie lui avait donné raison… C'est de la fake news pure. Cet individu fait partie des gens qui sont fiers de s'afficher en compagnie du petit-fils d'Abdülhamid II, le sultan qui a entrepris l'islamisation de force de l'Anatolie en massacrant des Arméniens. Voilà leurs méthodes : mensonges et intimidations baignés d'un islamisme nationalisme aussi dangereux pour la Turquie que pour l'Europe.

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