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le tribunal malaysienCorée du Nord : pas un État voyou, un État criminel

Chronique du 13 mars 2019

Dans l'affaire de l'assassinat du demi-frère de Kim Jong-un, l’une des deux accusées libérée. Face aux pressions de Djakarta, la justice malaisienne a libéré en effet l’Indonésienne Siti Aisyah mais pas l’inculpée vietnamienne.

Un peu plus de deux ans après l’empoisonnement de Kim Jong-nam, demi-frère de l’actuel dirigeant nord-coréen, à l’aéroport de Kuala Lumpur, écrivent Bruno Philip et Harold Thibault dans Le Monde du 12 mars, la justice malaisienne a libéré, le 11 mars, l’une des deux accusées, Siti Aisyah. Cette Indonésienne a toujours soutenu, comme l’autre inculpée, la Vietnamienne Doan Thi Huong, qu’elle avait été manipulée par des hommes se présentant comme des producteurs de caméras cachées. L’enquête a par la suite établi qu’il s’agissait d’agents nord-coréens. Siti Aisyah devait rentrer en Indonésie dès lundi soir. "Je suis très heureuse. Je ne m’attendais pas à ce qu’aujourd’hui soit le jour de ma liberté", a-t-elle déclaré.

Un "rôle" qu’elles croyaient être le début d’une carrière qui les mènerait à la célébrité sur YouTube.

L’Indonésienne avait quitté son pays pour la capitale malaisienne en quête d’opportunités de travail ; la Vietnamienne avait, elle, laissé sa campagne pour poursuivre à Hanoï des études de pharmacie, abandonnées ensuite. Les deux jeunes femmes avaient été approchées, l’une par l’entremise d’un chauffeur de taxi, l’autre par celle d’une patronne de bar à hôtesses, alors qu’elles travaillaient dans des "clubs" de prostituées et des salons de massage, respectivement à Kuala Lumpur et Hanoï. Elles avaient ensuite été entraînées, durant des semaines, pour un "rôle" qu’elles croyaient être le début d’une carrière qui les mènerait à la célébrité sur YouTube, d’après ce qu’affirment leurs avocats.

Les soi-disant réalisateurs sud-coréens de vidéo-gag leur demandaient à chacune, dans les deux pays et sans qu’elles soient amenées à se rencontrer, d’appliquer de la lotion hydratante pour bébé au visage d’inconnus dans des centres commerciaux. Pour une centaine de dollars à chaque farce…

Jusqu’à ce 13 février 2017, où leurs "producteurs" leur montrent cet homme corpulent enregistrant ses bagages sur un vol de la compagnie low cost Air Asia à destination de Macao, où vivait en exil Kim Jong-nam, qui avait critiqué l’ascension de son demi-frère. Les agents leur disent qu’elles seront deux cette fois, et leur font plonger la main dans un sac à dos. Dedans, une poche contenant un liquide qui n’a pas la texture de la lotion Johnson, et se révélera être du VX, un agent neurotoxique classé parmi les armes chimiques. Les vidéos de surveillance détermineront que l’homme corpulent est Kim Jong-nam ; elles le montreront aussi en train de mourir, quelques minutes plus tard.

Le régime nord-coréen grand absent du procès. Quatre Nord-Coréens avaient aussitôt décollé de Kuala Lumpur et rejoint Pyongyang via Djakarta (Indonésie), Dubaï et Vladivostok (Russie). La Malaisie a laissé filer dans les semaines qui suivirent du personnel de l’ambassade nord-coréenne soupçonné d’avoir participé à la mise en place de l’opération – un véhicule acheté par l’ambassade a conduit les fugitifs à l’aéroport le 13 février au matin. Il y avait en effet des ressortissants malaisiens à Pyongyang et il était à craindre que la République populaire démocratique de Corée ne les laisse pas rentrer au pays si les Nord-Coréens n’étaient pas autorisés à partir. La Malaisie a ainsi rapidement plié. Ne restaient donc que les deux jeunes femmes, victimes d’un procès où le régime nord-coréen sera le grand absent.

La justice malaisienne est restée avare de détails, lundi, sur le motif de sa décision de libérer une seule des accusées. En août 2018, un juge malaisien avait estimé qu’il y avait suffisamment d’éléments pour établir que les deux femmes avaient participé à "un complot savamment planifié", refusant de croire au scénario d’une totale manipulation nord-coréenne dont elles n’auraient pas eu conscience.

Les procureurs ont informé la cour lundi qu’ils avaient reçu instruction de retirer les accusations contre Siti Aisyah. Dans une lettre datée du 8 mars, le ministre de la justice malaisien, Tommy Thomas, faisait part à son homologue indonésien, Yasonna Laoly, de son intention d’abandonner l’accusation "du fait des bonnes relations entre [leurs] pays respectifs".

Le gouvernement de Djakarta a enfoncé le clou en publiant une lettre, écrite par le même ministre, accusant la Corée du Nord d’avoir fait assassiner Kim Jong-nam. La libération surprise, sans acquittement formel, de la suspecte indonésienne a une dimension de politique régionale évidente, le gouvernement du premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, ayant pu faire pression sur la justice de son pays, en geste d’amitié envers son grand voisin. "La Malaisie accepte de libérer Siti Aisyah à la demande de l’Indonésie" : en titrant ainsi l’article consacré lundi à l’affaire, le site Malaysiakini pouvait difficilement être plus clair sur le facteur qui a emporté la décision malaisienne, à savoir la pression diplomatique.

Une libération "diplomatique". Le président indonésien, Joko Widodo, surnommé "Jokowi", avait personnellement demandé la libération de la jeune femme, lors de la visite en Indonésie du chef du gouvernement malaisien, M. Mahathir, a révélé lundi le ministre indonésien. Ce dernier, qui s’était déplacé exprès en Malaisie pour assister à l’audience avant d’accompagner Siti Aisyah durant sa conférence de presse, s’est, lui aussi, montré très clair : "Cette libération fait suite à une longue campagne menée par le gouvernement indonésien à l’initiative du président Joko Widodo", a-t-il déclaré. La libération de Siti Aisyah, dont l’incarcération était considérée comme injuste par l’opinion publique indonésienne, peut profiter au président "Jokowi", qui est candidat à sa réélection lors du scrutin présidentiel du 17 avril.

"C’est une décision politique, pas juridique", accuse l’avocat malaisien de la ressortissante vietnamienne

La décision de lundi est un coup particulièrement dur pour Doan Thi Huong, qui se retrouve désormais seule sur le banc des accusés et risque toujours la peine de mort. "Elle a serré Siti dans ses bras en apprenant sa libération avant que celle-ci ne quitte la cour, elle est heureuse pour elle, mais elle se sent traitée injustement. Elles devaient être jugées sur un pied d’égalité, pas l’une contre l’autre. Nous sommes perplexes", a déclaré lundi, au Monde, Hisyam Teh Poh Teik, l’avocat malaisien de la ressortissante vietnamienne. "Les deux femmes étaient sous le coup des mêmes accusations et le juge avait estimé, en août 2018, qu’elles étaient toutes deux également coupables, ce que nous contestons, bien sûr. Il y a eu de manière non dissimulée une très forte implication du gouvernement indonésien, au plus haut niveau. C’est une décision politique, pas juridique", accuse l’avocat.

Hisyam Teh Poh Teik a envoyé dès lundi un message au barreau vietnamien, demandant qu’Hanoï exerce des pressions similaires sur Kuala Lumpur. Mais les relations de la Malaisie avec le Vietnam n’ont pas la profondeur de celles entretenues avec le géant indonésien.

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