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Sergueï Lavrov et Adel ben Ahmed al-Jubeir, ministre d’État aux Affaires étrangères d’ArabiRussie : de retour dans le Golfe

Chronique du 11 mars 2019

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, souligne Julie Kebbi dans L'Orient Le Jour, a entamé le 4 mars une tournée au Qatar avant d’aller en Arabie saoudite, au Koweït et aux Émirats Arabes Unis.

Moscou est de retour dans le Golfe. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est rendu hier au Qatar, destination marquant la première étape de sa tournée dans le Golfe avant de s’envoler pour l’Arabie saoudite où il a été reçu par son homologue saoudien, Adel al-Jubeir. M. Lavrov doit ensuite continuer son voyage au Koweït et enfin aux Émirats Arabes Unis. Les discussions entre le chef de la diplomatie russe et les dirigeants des pays concernés doivent s’articuler autour des différents dossiers régionaux brûlants, à savoir la Syrie, la Libye, le Yémen et le conflit israélo-palestinien, ont rapporté les médias russes.

Moscou entend profiter de son influence grandissante dans la région, conséquence de son intervention militaire en Syrie. La Russie est redevenue un acteur d’autant plus incontournable au Moyen-Orient que Washington souhaite se retirer progressivement de la région. Le Kremlin devrait notamment chercher à encourager les pays du Golfe à s’investir davantage dans la reconstruction en Syrie, faisant suite à la réouverture de l’ambassade des EAU à Damas, qui permettrait d’y contrer la présence iranienne. La Russie veut également s’insérer en tant que médiateur sur la question israélo-palestinienne, offrant d’accueillir les parties pour des pourparlers. La tournée de M. Lavrov fait par ailleurs suite aux récentes visites dans la péninsule Arabique du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, du gendre et conseiller du président américain Jared Kushner, et de l’envoyé spécial américain au Moyen-Orient Jason Greenblatt. Sans pour autant essayer de remplacer les États-Unis, la Russie veut renforcer sa position dans le Golfe en tablant sur les intérêts communs, à commencer par les domaines pétrolier et énergétique.

Diplomatie de haut niveau. "Depuis l’insertion militaire de la Russie en Syrie et le rôle qu’elle a acquis dans la région, ses relations avec les pays du Golfe se sont développées sur les plans diplomatique et économique, alors que les flux commerciaux avec ces pays n’ont cessé de croître ces dernières années", explique à Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou, interrogé par L’Orient-Le Jour. Riche de ses hydrocarbures et de son pétrole, la péninsule Arabique est une zone géostratégique importante pour la Russie. Toutefois, "la dernière visite dans la région du président russe Vladimir Poutine remonte à 2007 et il s’agit avec cette tournée d’éliminer le manque concernant la diplomatie de haut niveau avec le Golfe", poursuit-il.

La visite de M. Lavrov doit notamment permettre de préparer une visite du président russe dans la région en réponse aux invitations de l’Arabie saoudite et du Qatar. Le prince héritier saoudien, Muhammad ben Salmane, et le président russe n’ont pas hésité à échanger une poignée de main vigoureuse tout en s’affichant tout sourire pour les caméras à l’occasion du G20 en novembre dernier. Également dirigée par un autocrate, la Russie paraît comme un partenaire plus indulgent pour Riyad, qui s’est retrouvé sous le feu des critiques occidentales suite à l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en octobre.

Tenant à afficher la bonne entente entre le Kremlin et Doha, M. Lavrov a réaffirmé hier la volonté de Moscou "de maintenir un dialogue politique mutuellement bénéfique et élargir la coopération entre la Russie et le Qatar dans divers domaines", lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue qatari, cheikh Muhammad ben Abdel-Rahman al-Thani, faisant suite à sa rencontre avec l’émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani. Alors que les dirigeants qataris effectuent régulièrement des visites à Moscou et entretiennent de bonnes relations avec Téhéran et Ankara, deux des alliés du Kremlin, "il est donc attendu que Doha cherche aussi à se rapprocher de la Russie sur des plans autres que gazier et énergétique", note M. Delanoë. Insistant sur leur "amitié" et leur bonne entente, MM. Lavrov et al-Thani ont précisé que les conversations ont également porté sur les aspects énergétique et économique des rapports entre les deux pays, ainsi que sur le sport alors que le Qatar est l’organisateur de la Coupe du monde 2022, faisant ainsi suite à l’édition 2018 de l’événement qui s’était déroulé en Russie.

Parapluie sécuritaire. La tournée de M. Lavrov devrait surtout être suivie de près par les observateurs de l’administration de Donald Trump, alors que la vente de missiles russes S-400 doit être évoquée avec les dirigeants arabes. Washington voit d’un mauvais œil la présence possible d’armement russe dans le Golfe alors qu’il bénéficie dans cette région d’une assise militaire et offre un parapluie sécuritaire à ses alliés. "Les Américains craignent le jeu de la Russie dans le Golfe et le Moyen-Orient et ne prendront pas à la légère la décision" du Qatar à ce sujet, souligne à L’OLJ Théodore Karasik, conseiller à Gulf States Analytics, un cabinet de conseil géostratégique basé à Washington. "Doha pense que la base américaine d’al-Udeid est une police d’assurances, mais ce n’est peut-être pas le cas si la ligne sur les S-400 est franchie", poursuit-il.

Cheikh Muhammad a précisé qu’"il y a des discussions sur l’achat de divers équipements russes, mais il n’y a pas encore d’accord sur cet équipement en particulier", en se référant aux S-400. M. Lavrov a indiqué pour sa part qu’ils ont signé "un accord de coopération militaro-technique il y a un an et demi et nous avons confirmé ce document aujourd’hui". Des propos qui pourraient non seulement froisser les États-Unis mais aussi l’Arabie saoudite. Dans une lettre envoyée à la présidence française en juin dernier, le roi saoudien Salmane avait averti que "le royaume serait prêt à prendre toutes les mesures nécessaires pour éliminer ce système de défense, y compris une action militaire", si Doha se dotait de S-400, selon le journal Le Monde.

Le Qatar fait l’objet d’un blocus lancé en juin 2017 par l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis, Bahreïn et l’Égypte. Il est accusé de financer le "terrorisme" et d’entretenir des liens trop étroits avec l’Iran. Une crise dans laquelle Moscou n’a pas tenté de se positionner en arbitre, à l’inverse de Washington. Alors que le contenu des discussions au sujet des S-400 reste flou, cheikh Muhammad a précisé qu’"en ce qui concerne les achats d’armes à la Russie (...), nous pensons que ce n’est ni l’affaire de l’Arabie saoudite ni celle d’aucun autre pays", avant d’ajouter que "c’est une décision souveraine du Qatar". Il convient de noter que Riyad avait également signé des mémorandums d’accord avec Moscou en 2017 incluant l’achat possible de S-400 malgré les menaces de sanctions américaines.

→ Lire aussi sur le site de L'Orient Le Jour : Exportations d’armes à Riyad : les Européens face à leurs désaccords ;https://www.lorientlejour.com/article/1158449/exportations-darmes-a-riyad-les-europeens-face-a-leurs-desaccords.html Pourquoi le rapprochement entre Damas et les pays du Golfe n’est pas si surprenant

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