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carte de la nouvelle route de la soieAsie : opposition à l'hégémonie de la Chine

Chronique du 7 mars 2019

Dans Le Monde, Marie de Vergès constate qu'en Asie, tout le monde n’apprécie pas les "nouvelles routes de la soie" de la Chine. Et, notamment qu'aux Maldives, en Malaisie, au Sri Lanka, au Pakistan… "de plus en plus d’États destinataires de chantiers accusent Pékin de les mettre sur la voie du surendettement." :

Il avait été inauguré avec faste, fin août 2018, par l’ancien président maldivien Abdulla Yameen. En quelques mois, le "pont de l’amitié Chine-Maldives" est devenu le symbole des tensions qui s’accroissent entre Pékin et l’archipel de l’océan Indien. Cet édifice de 2,1 kilomètres, reliant la capitale, Malé, à l’île artificielle abritant l’aéroport international, est le projet phare des investissements menés sur place par la Chine dans le cadre de sa stratégie des "nouvelles routes de la soie".

En septembre, des élections ont délogé le très prochinois M. Yameen du fauteuil présidentiel. Depuis, le nouveau gouvernement tente de mettre au jour les sommes colossales que la micronation d’environ 400 000 habitants doit au géant asiatique. Ces dernières années, l’archipel a massivement emprunté auprès de Pékin pour financer des projets immobiliers, des infrastructures aéroportuaires, un hôpital ou encore le fameux pont. Le tout dans des conditions très opaques.

"Nous devons maintenant racheter notre souveraineté à la Chine", martèle Mohammed Nasheed, ex-président des Maldives (2008-2012) et conseiller du nouveau président, Ibrahim Mohammed Solih. Un audit des sommes engagées est en cours. Mais, selon de premières estimations, l’exposition vis-à-vis de la Chine s’élèverait au minimum à 1,5 milliard de dollars (1,3 milliard d’euros). Voire, selon M. Nasheed, jusqu’à plus de 3 milliards, en comptant emprunts, subventions et garanties.

Un fardeau insoutenable pour un pays dont le produit intérieur brut (PIB) est inférieur à 5 milliards de dollars. Ses termes – montant, taux d’intérêt, échéances de remboursement – doivent être renégociés avec Pékin, réclame le pouvoir en place. "Une bonne partie de cet argent a été simplement volée", affirme un proche de M. Nasheed au Monde.

Rébellion. La controverse qui agite l’État insulaire est le dernier épisode d’une séquence qui s’est ouverte il y a plusieurs mois. Dans toute l’Asie, des pays destinataires des chantiers des "nouvelles routes de la soie", voyant leur endettement s’envoler, commencent à se rebiffer. Une rébellion qui jette une ombre sur ce vaste programme de liaisons terrestres et maritimes, lancé par le président chinois Xi Jinping en 2013, et financé à coups de dizaines de milliards de dollars de prêts chinois dans des territoires parfois vulnérables.

Comme aux Maldives, ces frondes se développent fréquemment à la faveur d’élections. Des candidats font campagne en relayant les inquiétudes de l’opinion vis-à-vis des investissements chinois, leur impact financier ou leurs faibles retombées pour le tissu local. Avec des effets très concrets une fois qu’ils sont portés au pouvoir.

En Malaisie, Mahathir Mohammed a ainsi été élu premier ministre en mai 2018, après avoir dénoncé l’emprise de Pékin. Son gouvernement a depuis annulé plusieurs projets amorcés par la Chine, dont une ligne de chemin de fer à 20 milliards de dollars, jugée par Kuala Lumpur impossible à financer. Le risque, a déclaré M. Mohammed, est de voir s’instaurer "une nouvelle version du colonialisme".

Les mésaventures qu’a connues le Sri Lanka ont nourri ce soupçon. Fin 2017, en défaut après avoir massivement emprunté auprès de Pékin pour aménager un port en eau profonde, l’île a dû lui en céder la concession pour 99 ans. "La réaction de la Chine aux difficultés du Sri Lanka a déclenché une vague de défiance qui s’est propagée en Asie", soulignent les chercheurs Michel Fouquin et Jean-Raphaël Chaponnière, auteurs d’une note publiée, lundi 25 février, par le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).

Ce précédent a poussé la Birmanie à renégocier, au printemps 2018, les conditions d’un projet de port doublé d’une zone industrielle et d’une ville nouvelle, sur la Côte ouest. Son coût a été radicalement revu à la baisse, de 10 milliards à 1,3 milliard de dollars.

Plus emblématique encore est le cas du Pakistan, où un chantier prométhéen – le Corridor économique sino-pakistanais (CPEC) – chiffré à quelque 60 milliards de dollars, doit permettre à la Chine de s’offrir un accès à l’océan Indien via le port de Gwadar. Mais le pays est au bord de l’insolvabilité et négocie une assistance financière du Fonds monétaire international (FMI).

"La Chine n’est pas autiste". "Si un accord avec le FMI est trouvé, certains projets seront forcément remis en cause. D’ailleurs, le rythme a déjà ralenti", observe Andrew Small, du groupe de réflexion transatlantique German ­Marshall Fund. Pour ce spécialiste des relations sino-pakistanaises, le CPEC n’est pas l’unique facteur de la dérive financière d’un Pakistan sujet à des crises chroniques, "mais il y a contribué et le problème est, plus encore, l’opacité des accords qui ont été passés". Le premier ministre Imran Khan, élu à l’été 2018, a déjà réclamé plus de "transparence" sur les contrats signés, ceux-là impliquant souvent l’emploi de matériaux et de travailleurs chinois, pour des coûts très élevés.

Dans un contexte de tensions grandissantes avec l’Occident, Pékin est sensible aux critiques l’accusant de tendre un "piège de la dette" à ses partenaires. "Les dirigeants chinois voient bien comment les Etats-Unis pourraient exploiter les échecs pour en faire un exemple de leur mauvaise conduite au niveau international", analyse M. Small.

"La Chine n’est pas autiste, corrobore Nadège Rolland, chercheuse au National Bureau of Asian Research de Washington. Elle ne prendra sans doute pas les décisions que l’Occident attend d’elle en matière de transparence et de bonne gouvernance, mais elle fera autre chose" – examiner davantage l’impact macroéconomique de chaque projet, par exemple, et en lancer de plus modestes. D’autant que Pékin ne dispose pas de moyens illimités pour faire face aux risques financiers.

Pour autant, l’Asie ne devrait pas se détourner de sitôt de la Chine, compte tenu de son déficit criant d’infrastructures, évalué à 26 000 milliards de dollars d’ici à 2030. Et si les pays de la région ont accepté des prêts aux conditions léonines, conclut Mme Rolland, "c’est aussi parce que ceux-ci ne sont pas assortis de conditions politiques dont ils ne veulent pas".

→ Lire aussi sur le site du Monde : "La Malaisie inflige un revers aux "nouvelles routes de la soie" ; "Nouvelles routes de la soie : Des risques financiers graves émergent peu à peu pour la Chine" ; "La Chine aimerait séduire. La vérité est qu’elle fait peur, à tort ou à raison"

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