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le sommet de HanoïCorée du Nord : le sommet entre Kim et Trump

Chronique du 4 mars 2019

Dans une tribune consacrée au sommet de Hanoï, publiée par Figarovox sous le titre "la crise nord-coréenne ne prendra fin qu'avec la chute du régime de Pyongyang", Pierre Rigoulot(1) s'interroge : et si Donald Trump se trompait de direction ?

Le second sommet entre Kim et Trump était tenu d’apporter un début de décisions concrètes après une rencontre de Singapour au mois de juin dernier, surtout riche en déclarations d’intention. Au minimum, les observateurs espéraient l’ouverture d’un bureau américain à Pyongyang et l’annonce qu’on allait travailler à la rédaction d’un traité de paix.

Kim Jong-eun lui-même manifestait sa bonne volonté et rappelait son engagement à trouver une solution au problème de la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Il comptait bien, en esquissant un ou deux premiers pas qui n’ont pas été rendus publics, obtenir de Donald Trump sinon l’annulation, du moins une réduction substantielle des sanctions économiques qui nuisent à une économie nord-coréenne en bien mauvais état. Mais la délégation américaine s’en est tenue aux principes maintes fois affichés par Washington : cette dénucléarisation doit être totale, irréversible et vérifiable.

Les Nord-Coréens, eux, refusent de renoncer à un arsenal qu’ils voient comme une garantie de la survie de leur régime.

La recherche forcenée d’un climat de confiance par Donald Trump n’a pas suffi. Ce dernier, comme à Singapour d’ailleurs, a pourtant tout tenté. Les mots doux et les mots fous qu’il a prononcés, frôlent même le scandale : on s’aimait, on était heureux de se rencontrer, etc.

Cette véritable tentative de séduction de Kim Jong-eun par Donald Trump est d’ailleurs moins absurde qu’on ne croit. Il ne faut pas opposer le n° 1 d’un État à l’idéologie socialiste au leader du monde capitaliste. La famille et l’entourage du satrape Kim Jong-eun baignent dans un luxe produit par des entreprises privées occidentales pendant que meurent littéralement de faim une centaine de milliers de détenus dans des camps de concentration(2°. Le problème majeur actuel pour la dynastie au pouvoir et sa cour se résume à une seule question : comment continuer à profiter du pouvoir et de la vie ? La proximité, non l’idéologie, la lie à la Chine communiste. C’est pourquoi, Trump pouvait et peut encore rêver d’un rapprochement qui mettrait la Chine à distance. Après tout, c’est un peu ce qui se passe avec le Vietnam.

Il y a eu aussi de la part du président américain des espoirs simplistes et utopiques évoqués publiquement quelques heures avant le sommet : si Kim renonçait aux missiles et aux bombes, la Corée du Nord deviendrait un "géant économique". Mais ne faudrait-il pas pour cela que le n° 1 nord-coréen change aussi son système : qui a jamais vu une économie collectiviste réussir ? Donald Trump suggérait-il à son interlocuteur de s’inspirer des méthodes vietnamiennes ou chinoises ? Peut-être, mais cela ne réglait pas la question centrale d’une dénucléarisation totale, irréversible et vérifiable qui reste l’objectif du président américain.

Sur ce point, l’échec du sommet de Hanoï est manifeste. Mais il fallait s’y attendre. La quête de dénucléarisation nord-coréenne est totalement irréaliste : la Corée du Nord est devenue une puissance nucléaire. Le mal est fait. Elle peut bien détruire son arsenal. Elle détient un savoir technique et scientifique qui ne s’effacera pas de la mémoire des équipes qui ont constitué cet arsenal. Sa destruction irréversible, voulue par l’administration américaine est tout simplement impossible. La paix ne saurait être garantie de cette manière.

C’est pourquoi, au lendemain du sommet de Hanoï, rien n’a changé. Les États-Unis ne retirent pas leurs sanctions (ni la Chine ni la Russie, d’ailleurs : chaque membre du Conseil de sécurité a droit de véto et Trump ne doit pas être seul montré du doigt). Kim, lui, ne détruit ni ses missiles ni ses bombes.

Faut-il s’en inquiéter ? La Corée du Nord reste dans l’incapacité d’attaquer ses ennemis, réels ou supposés. Une demi-heure après une attaque lancée contre l’Amérique, elle serait vitrifiée. Inversement d’ailleurs, reconnaissons-le, Donald Trump ne peut risquer d’attaquer la Corée du Nord. Il ne sait pas ce que risqueraient ses grandes villes.

Il n’y aura pas d’attaque de part ou d’autre. La dissuasion, ça marche dans les deux sens !

Que faire, donc ? La Corée du Nord pose surtout un problème pour ses voisins dépourvus de force de dissuasion. On imagine mal qu’elle fasse fi des capacités de riposte américaines en cas d’attaque contre des alliés aussi proches que la Corée du Sud ou le Japon. Évidemment, un dérapage, une "folie", reste toujours théoriquement possible, surtout de la part d’un État totalitaire qui chérit la posture obsidionale. L’absence d’une mauvaise surprise infligée à ses voisins ne sera garantie que par un changement de régime du Nord. C’est la fin du totalitarisme nord-coréen qui constitue le seul gage solide de sécurité dans la région. La Belgique et la Suisse s’inquiètent-elles de la force de dissuasion française ? Et nous inquiéterions-nous si ces deux voisins de la France étaient dotés d’un armement nucléaire ? Évidemment non. La solution à la "crise nord-coréenne", c’est dans la fin du totalitarisme nord-coréen qu’il faut la chercher. Plus de parti unique, plus d’idéologie unique et obligatoire, plus de police politique démesurée, plus de quadrillage de la population, plus de camps de concentration, la liberté de circulation dans et hors du pays, la liberté d’information, d’association, d’opinion, telles sont les solutions au problème de l’arsenal nucléaire nord-coréen. Et ce n’est pas qu’un vœu pieux. Un mouvement existe déjà qu’il faut amplifier : il faut faire entrer dans le pays dix fois, vingt fois, cent fois plus encore qu’aujourd’hui, les informations et les biens venus de l’extérieur. Oui : contre les bombes et les missiles nord-coréens, il faut ouvrir les fenêtres du bunker totalitaire. C’est une voie qui n’est pas sans risque. Mais elle seule semble aller dans la bonne direction. Si la dénucléarisation de la Corée du Nord est impossible, il faut changer la Corée du Nord. Il faut aider les habitants - et éventuellement (pourquoi pas ?) leurs dirigeants actuels - à vouloir la changer.

La question du nucléaire nord-coréen et de la réunification nationale se poseront alors d’une toute autre manière.

Pierre Rigoulot

Notes : (1) Directeur de l’Institut d’histoire sociale. Auteur de Pour en finir avec la Corée du Nord ed. Buchet-Chastel 2018.
(2) À lire, la dernière évocation de la Corée du nord par Kim Yu-kyung : Le Camp de l’humiliation éd. Picquier 2019

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