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le 20 février Poutine menace  les États-Unis et l’EuropeQuand Poutine menace  les États-Unis et l’Europe

Chronique du 21 février 2019

Malgré la forte tension entre l’Occident et Moscou, estime Élie Saïkali dans L'Orient Le Jour, une escalade ne semble pas toutefois d’actualité... du moins pour l’instant :

Vladimir Poutine, constate-t-il, hausse (encore) le ton. Dans son allocution annuelle devant les parlementaires russes, le chef du Kremlin a clairement menacé les États-Unis en affirmant que Moscou "répliquera à tout déploiement de missiles nucléaires américains de portée intermédiaire en Europe, en ciblant les pays dans lesquels ces missiles seront déployés mais également les États-Unis", tout en ajoutant que la Russie ne ferait pas "le premier pas". "S’ils (les missiles américains) sont déployés et livrés sur le continent européen, cela envenimera gravement la situation et créera de graves menaces pour la Russie", a déclaré le président russe, relevant que certains de ces missiles pouvaient atteindre Moscou "en 10-12 minutes". "Je vais le dire clairement et ouvertement : la Russie sera contrainte de déployer des armements qui pourront être utilisés non seulement contre les territoires d’où peut provenir une menace directe, mais aussi contre les territoires où se trouvent les centres de décision d’usage de missiles nous menaçant", a-t-il poursuivi. Des paroles fortes qui arrivent dans un contexte de tensions plus que palpables entre la Russie et les États-Unis, en particulier sur les questions militaro-stratégiques.

Moscou et Washington ont enchaîné les démonstrations de force (avec leurs alliés) durant l’année 2018 en effectuant les plus gros exercices militaires de leurs histoires respectives, avec le bloc russo-chinois d’un côté et celui de l’OTAN de l’autre. Les armées russe et américaine opèrent dans le même temps une modernisation et un renforcement de leurs capacités de défense et d’attaque.

Côté américain, l’augmentation du budget à la défense (716 milliards de dollars), la mise au point de nouvelles armes nucléaires de faible intensité et la fabrication de plus en plus dense de nouveaux systèmes de défense antimissiles, jusqu’à placer des batteries en orbite autour de la terre pour intercepter les projectiles, entrent dans ce schéma. Côté russe, malgré un budget dédié à la défense en baisse en raison de la mauvaise situation économique du pays (66 milliards de dollars), Moscou continue de développer toute une série de systèmes d’attaque. Des "armes invincibles" : des missiles de croisière à portée "illimitée" ou hypersoniques, minisubmersibles à propulsion nucléaire, et même des "armes laser". Voilà ce que Vladimir Poutine avait promis l’année dernière devant les parlementaires russes. Il semble avoir tenu sa promesse.

Intransigeance. Moscou va également se doter, d’ici à 2021, de nouveaux missiles à portée intermédiaire (3 000 et 5 500 km). Leur mise au point a suivi l’annonce de Donald Trump de retirer dans un délai de six mois les États-Unis du traité INF (traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire), signé en 1987, dont l’objectif était d’éliminer tous les missiles de croisière et balistiques américains et russes tirés depuis le sol et ayant une portée située entre 500 km et 5 500 km. La Russie n’a quant à elle pas attendu longtemps pour s’en retirer à son tour. C’est ce dernier épisode dans la confrontation américano-russe qui semble le plus inquiétant et laisse craindre pour les spécialistes une nouvelle course aux armements.

La déclaration du 20 février s’inscrit dans la continuité de la ligne politico-stratégique de la Russie dans un contexte de plus en plus tendu avec Washington. "L’allocution de Vladimir Poutine est un message de fermeté sur les intérêts nationaux russes. Le chef du Kremlin cherche à faire regagner à la Russie son poids perdu à la fin de la guerre froide, quand elle a été humiliée diplomatiquement, économiquement et militairement", explique Cyrille Bret, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste de la Russie, contacté par L’Orient-Le Jour. "Depuis la guerre en Géorgie en 2008 puis l’annexion de la Crimée en 2014, M. Poutine tente de reconstituer l’honneur des forces armées russes (…) Dire qu’il répliquera par des mesures symétriques en cas d’installation de missiles américains en Europe, ce n’est que la poursuite de la stratégie qu’il effectue vis-à-vis de la 'menace' de l’OTAN", ajoute-t-il.

Mais une escalade en Europe, comme l’avait laissé présager la crise des "euromissiles" dans les années 1980 entre les États-Unis et l’URSS, les deux acteurs ayant avancé chacun leur tour des missiles dans leur propre camp, semble néanmoins difficilement envisageable aujourd’hui, malgré les couteaux lancés entre Washington et Moscou. Malgré son style irrationnel et improbable, le président américain ne peut pas par ailleurs décider seul du déploiement de missiles en territoire européen et ne définit pas seul la stratégie américaine, encore moins lorsqu’il s’agit des Russes. Le Pentagone, le secrétaire d’État, le secrétaire à la Défense et bien entendu le Congrès ont aussi leur mot à dire. Les relations balbutiantes entre Européens et Américains, comme l’a révélé la conférence de Munich la semaine dernière, rendent également plus délicate l’arrivée de tels missiles sur le territoire du Vieux Continent.

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