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alain finkelkrautL'agression contre Alain Finkielkraut

Chronique du 19 février 2019

À propos de cette agression Robert Redeker dans un entretien réalisé par Guillaume Perrault et publié par Figarovox met en cause "le nouvel antisémitisme, islamo-gauchiste."

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Certains n'ont pas hésité à renverser les rôles et à soutenir qu'Alain Finkielkraut était responsable des insultes et des menaces proférées contre lui samedi, s'inquiète le philosophe*.

Le Figaro. – Des manifestants revêtus d'un "gilet jaune"ont invectivé et menacé de façon haineuse Alain Finkielkraut, samedi, en plein Paris. Que penser des propos qu'ils ont tenus, notamment: "Sale sioniste de m…", "Retourne à Tel-Aviv" et "Nous sommes le peuple" ?

Robert Redeker. – Alain Finkielkraut est un penseur essentiel de ce temps. Sa liberté et sa profondeur de pensée font de lui l'honneur de l'intelligence française. Il représente beaucoup plus le peuple de France que les énergumènes ivres de bêtise qui lui ont hurlé à la figure "Nous sommes le peuple". Ceux-ci salissent la France, celui-là l'illustre et la fait rayonner. Ceux-ci l'abaissent, celui-là la grandit. Voilà qui les rend malades: qu'un Juif soit l'honneur de notre pays. D'où leur propension à la disjonction entre la France et les Juifs. Mais il y a autre chose: certains agresseurs de Finkielkraut criaient "Palestine". On peut déceler dans leur hystérie un détournement et une confiscation des signifiants "peuple" et "France" par l'idéologie islamiste. C'est un moment de fusion entre l'ancien antisémitisme et le nouveau, de plus en plus fort, de type islamo-gauchiste, où l'antisionisme cache souvent l'antisémitisme.

Le Figaro. – Si les forces de l'ordre, présentes, ne s'étaient interposées, il semble presque certain que le philosophe aurait été physiquement agressé…

Robert Redeker. – Ces agresseurs s'avançaient sur le chemin du lynchage. Les auteurs de ces insultes et de ces menaces ont donné à voir l'essence de la haine, avec son visage terrifiant. Ils auraient laissé Finkielkraut pour mort sur le pavé s'il n'y avait eu des témoins. L'antisémitisme est la figure pure, abstraite, métaphysique, de la haine. Il est la radicalité de la haine. C'est pourquoi il ne meurt jamais.

Le Figaro. – Certaines réactions stupéfient. L'avocat Jean-Pierre Mignard, qui passe pour modéré, a déclaré sur Twitter: "On s'émeut sur les plateaux. Bon d'accord mais il n'a pas été, et heureusement frappé. Ce qui aurait tout changé. Là il doit être content. Il le cherchait. On l'avait oublié. C'est réparé." Qu'en penser  ?

Robert Redeker. – Accuser la victime derrière une compassion de façade est un grand classique des lâches. L'on reconnaît là aisément la rhétorique de la mauvaise foi, par laquelle on excuse, par exemple, les violeurs. Le renversement de la faute a pour but d'euphémiser tous les crimes. On condamne l'acte délictueux, tout en éprouvant une certaine satisfaction inconsciente devant cet acte, satisfaction que le surmoi peine à masquer. On s'installe ainsi dans un entre-deux qui apporte la jouissance et la sécurité d'une double bonne conscience: faire mine de satisfaire une obligation morale et aussitôt la saborder, la poignarder dans le dos.

Le Figaro. – Les insultes et les menacescontre Alain Finkielkraut sont-elles un indice supplémentaired'un climat général malsain ?

Robert Redeker. – Des croix gammées sur le visage de Simone Veil, des graffitis antisémites un peu partout, souvent en marge des manifestations des "gilets jaunes", des attaques contre des journalistes, des élus de la République, des enseignants, des policiers, une vague barbare de saccages d'églises, tout montre une France s'abandonnant aux passions haineuses. La haine se développe à proportion du pessimisme: l'avenir semble fermé, et personne n'apparaît en mesure d'insuffler à notre peuple un élan apte à lui rendre un espoir. De nombreux compatriotes en sont venus à raisonner comme cette entité anthropologique que Hans Magnus Enzensberger appelle "le perdant radical". Puisqu'il n'y a plus rien à perdre, puisque tout est perdu, renversons la table! Des passions de fin du monde, des passions de décomposition se répandent, colorant notre pays de son pire visage.

Le Figaro. – Vous évoquez le vandalisme d'églises. Y a-t-il un lien entre la recrudescence de l'antisémitisme et l'augmentation des actes antichrétiens ces dernières années ?

Robert Redeker. – Le ministère de l'intérieur a annoncé que 878 atteintes à des édifices et des sépultures chrétiennes avaient été constatées en 2018 (communiqué du 31 janvier dernier). Ces chiffres sont aussi impressionnants que méconnus. Que les violences antisémites et anticatholiques se déchaînent ensemble n'est pas anodin. L'anticatholicisme est l'ingratitude de la France pour la matrice d'où elle est née. Que cherche-t-on à détruire ? D'abord la loi de l'Écriture, les deux Testaments, l'idée que l'Écriture est notre socle commun. Ce sont les fondements de la civilisation judéo-chrétienne qui sont ainsi attaqués frontalement. Ensuite, il ne s'agit de rien de moins que d'une volonté de détruire le peuple français, tout en revendiquant être ce peuple, comme l'osent les pitoyables agresseurs d'Alain Finkielkraut. La France et Israël sont, ainsi que Claudel l'a souligné, les deux nations qui ont une destinée et une responsabilité surnaturelles. Destinées et responsabilités qui les lient l'une à l'autre indéfectiblement.

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Note : * Agrégé de philosophie, Robert Redeker est l'auteur de nombreux ouvrages,dont "L'Éclipse de la mort"(Desclée de Brouwer, 2017)

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