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chavez et castroVenezuela : le soutien de Cuba

Chronique du 18 février 2019

Notre amie Renée Fregosi a publié sur le site du Monde une importante tribune intitulée :  "L’assurance du pouvoir chaviste se fonde essentiellement sur le soutien de Cuba" :

La preuve n’est plus à faire, écrit-elle, que le Venezuela chaviste présente désormais toutes les caractéristiques des pires dictatures : répression, cynisme, incurie, corruption, désastre économique et catastrophe humanitaire. A partir de 2006, tandis que la situation économique se dégradait et que le caractère autoritaire du régime s’affirmait, le pouvoir a progressivement perdu ses soutiens dans la population. En décembre 2015, la victoire écrasante (122 députés sur 165) de l’opposition démocratique aux élections législatives, pourtant inéquitables, a mis en évidence cette situation. Le pouvoir chaviste s’est alors durci davantage, décrétant illégitime l’Assemblée nationale nouvellement élue, et lui a opposé une assemblée constituante fantoche censée s’y substituer. Puis la crise s’est encore aggravée après la "réélection" du président sortant Nicolas Maduro en mai 2018, lors d’une élection présidentielle anticipée largement contestée dans le pays comme au niveau international et à laquelle l’opposition n’a pas participé.

Pour rappel, il existe deux grands types de sortie des dictatures. Ou bien la dictature tombe par la violence : d’une guerre extérieure, d’une guérilla, d’une guerre civile ou d’un coup d’Etat. Ou bien on sort de la dictature de façon pacifique : soit en obtenant l’abandon du pouvoir par l’autocrate (démission, fuite du pays) sous la pression de la mobilisation massive de la population, soit par l’organisation d’une élection libre (liberté de candidatures, conditions équitables de propagande, garantie de secret du vote, garanties de respect des résultats, possibilité de recours impartiaux) résultant d’une négociation entre certains éléments de la dictature fracturée et les représentants de l’opposition largement soutenue par la population. Dans ce cas, la tenue d’élections libres est généralement obtenue en échange d’une certaine impunité pour les tenants de l’ancien régime convertis au retour de la démocratie.

Intransigeance. À partir de 2014, les deux options de type pacifique (mobilisations de rue et tentatives de négociation) ont coexisté de façon parfois alternative, parfois combinée. Mais depuis la victoire électorale aux législatives d’une part, l’augmentation de la répression des manifestations d’autre part, et aussi la multiplication des défections au cœur du pouvoir, l’opposition vénézuélienne a explicitement choisi l’option de la "transition à la démocratie" c’est-à-dire une sortie pacifique et négociée de la dictature grâce à l’organisation d’une élection libre refondant un ordre institutionnel démocratique. Le concept de transition à la démocratie a été forgé dans les années 1980, à partir de divers cas de sorties pacifiques de dictatures latino-américaines et il a été appliqué postérieurement au bloc de l’Est à partir de 1989 et à d’autres régions du monde, jusqu’aux récentes "révolutions démocratiques" en Tunisie et en Egypte.

Mais pour négocier il faut être deux. Or, si les défections du camp chaviste, tant civiles que militaires, sont nombreuses, et ce depuis plusieurs années déjà (par exemple, dès 2009, le général Raul Baduel, ancien compagnon de Chavez, ou, en 2017, Luisa Ortega Diaz procureure de la République, ou encore tout récemment le général d’aviation Francisco Estéban Yanez Rodriguez), le bloc gouvernant ne s’est pas vraiment fracturé de façon décisive. Après les échecs de négociation sous l’égide du Vatican fin 2016 puis début 2018, l’opposition démocratique vénézuélienne, à travers son groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, a continué à réclamer l’organisation d’une élection présidentielle libre et a voté, le 16 janvier, une loi d’amnistie pour tous "les civils et militaires qui collaborent avec la restauration de l’ordre constitutionnel".

Chavez a ouvert la voie aux Cubains, qui se sont progressivement emparés de tous les rouages de l’Etat vénézuélien

Puis, à la date symbolique du 23 janvier, commémorant la chute du dictateur Pérez Jiménez en 1958, la majorité législative a formellement destitué Nicolas Maduro, et a nommé le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, président par intérim en vue de l’organisation d’une élection libre. Les Etats-Unis et l’Union européenne ont alors finalement pris position clairement en faveur de l’opposition démocratique, tandis que la majorité des Etats latino-américains avaient déjà fait de même. Mais Nicolas Maduro peut encore compter sur une partie des forces armées qui lui reste fidèle, celle qui a mis le pays en coupe réglée et constitue l’essentiel de la "boliburguesia" (la "bourgeoisie bolivarienne", groupe de parvenus enrichis considérablement grâce au régime). Leur intransigeance fait alors craindre le déclenchement d’une guerre civile généralisée, d’autant que les armes en circulation au Venezuela sont extrêmement nombreuses à cause de l’insécurité au quotidien et de la facilité à s’en procurer.

Deux types d’échange. Or l’assurance du pouvoir chaviste se fonde désormais essentiellement sur le soutien de Cuba, qui constitue un élément majeur de blocage au processus de démocratisation. Fidel Castro avait souhaité par le passé lier le destin de Cuba à celui du riche Venezuela. Mais Romulo Betancourt, le leader du parti Action démocratique, fondateur de l’Etat-providence démocratique et promoteur de l’OPEP en 1960, y avait fait résolument barrage. Hugo Chavez allait permettre de réaliser ce vieux rêve cubain. En proclamant le "socialisme du XXIe siècle", Chavez a ouvert la voie aux Cubains qui se sont progressivement emparés de tous les rouages de l’Etat vénézuélien : les missions sociales, les forces armées, les transports (notamment aérien), et jusqu’aux services de l’état civil. Depuis la mort de Chavez en 2013 et l’avènement de Nicolas Maduro, formé à Cuba, le castrisme règne en maître sur la destinée du Venezuela.

La négociation devra donc probablement inclure deux types d’échange : d’une part, certaines garanties pour le chavisme s’il consent enfin au retour à la démocratie ; d’autre part, une aide financière pour Cuba si le régime castriste accepte de laisser le Venezuela libre de choisir son propre destin. Pour le premier terme, les démocrates vénézuéliens ont déjà fait les ouvertures nécessaires, pour le second, la communauté internationale devra s’impliquer discrètement, et la France, qui entretient de si bonnes relations avec Cuba, pourrait être un acteur-clé.

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