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Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature 2010Venezuela : Un long chemin vers la liberté

Chronique du 5 février 2019

Un jour, affirme Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature en 2010, dans El Pais, le 3 février 2019, on écrira un grand livre sur la lutte héroïque du peuple vénézuélien contre la dictature de Chavez et Maduro, qui rappellera les souffrances qu’il a subies pendant toutes ces années sans cesser de résister malgré les tortures et les assassinats, malgré la catastrophe économique, probablement la plus atroce dont l’histoire moderne ait le souvenir, catastrophe qui a conduit un pays potentiellement très riche à la famine générale et obligé près de 3 millions de citoyens à fuir, à pied, vers les pays voisins, pour ne pas périr par manque de travail, de nourriture, de médicaments et d’espoir. Il est heureux que le martyr du Venezuela semble arriver à son terme grâce à la nouvelle impulsion qu’ont donnée Juan Guaido et d’autres jeunes dirigeants à la résistance.

Il semble impossible, n’est-ce pas ?, qu’une dictature rejetée par tout le monde démocratique, l’OEA, l’Union européenne, le Groupe de Lima, l’ONU et au moins les trois quarts de sa population puisse survivre à ce dernier assaut de la Liberté, avec la proclamation, par l’Assemblée nationale du Venezuela (l’unique organisme plus ou moins représentatif du pays) de Juan Guaido comme président chargé de convoquer de nouvelles élections qui rendront à la Nation sa légalité perdue. Et cependant, là-bas, le tyran continue. Pourquoi ? Parce que les Forces armée le protègent encore et ont dressé un bouclier protecteur autour de lui. Nous les avons vus à la télévision, ces généraux et ces amiraux couverts de médailles pendant que le Ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino, faisait le serment d’être loyal au régime illégitime. Ce qui explique cette supposée loyauté, ce ne sont pas des affinités idéologiques. C’est la peur. Le moyen dont se servit Chavez et qu’a continué d’utiliser Maduro avec ces dirigeants militaires pour s’assurer de leur complicité, ce fut de les acheter en leur remettant pratiquement le commerce du narcotrafic, de telle sorte que bon nombre de ces officiers se sont enrichis et ont placé leur fortune dans des paradis fiscaux. Mais presque tous sont internationalement fichés et ils savent que quand le régime tombera, ils iront en prison. Les promesses d’amnistie que leur a adressées Guaido ne les tranquillisent pas parce qu’ils se doutent qu’elles ne seront pas valables en dehors du territoire vénézuélien et que leurs sales opérations feront l’objet de poursuites et seront punies par les tribunaux internationaux aux quatre coins de la planète.

Mais pourquoi ne se rebellent-ils pas, alors, contre la tyrannie de Maduro, ces jeunes officiers – lieutenants, capitaines - et ces soldats frappés comme le reste de la population vénézuélienne par l’atroce crise économique ? Pour une raison également très simple : la surveillance stricte et implacable qu’exercent sur les forces armées du Venezuela les techniciens et les professionnels de Cuba, à qui le commandant Chavez remit pratiquement le contrôle de la sécurité civile et militaire du régime qu’il mit en place. Il s’agit d’un fait sans précédent : un pays renonce à sa souveraineté et remet à un autre le contrôle total de ses forces armées et policières. Et les communistes, comme on a pu le vérifier à satiété, ruinent l’économie, détruisent les institutions représentatives, enrégimentent et écrasent la culture mais ils ont porté la censure et la répression de toute forme d’insoumission et d’esprit rebelle quasiment au niveau de perfection d’une œuvre d’art. N’oublions pas que toutes les institutions militaires vénézuéliennes ont été soumises à des purges systématiques et que plusieurs centaines d’officiers sont bannis ou incarcérés parce qu’ils ne sont pas jugés "sûrs" pour la dictature.

Pourtant, l’URSS s’est écroulée comme un château de cartes et ses satellites centre-européens se sont effondrés et sont maintenant de vrais remparts contre ce régime qui avait promis le paradis sur terre et produit les pires satrapes de l’Histoire. Le régime de Maduro se vante de la protection que lui accordent des dictatures comme la Russie, la Chine et la Turquie et de la solidarité des autres tyrannies latino-américaines comme Cuba, le Nicaragua ou la Bolivie. Les beaux compagnons de route ! Le fameux proverbe : "regarde avec qui tu marches et je te dirai qui tu es" leur convient. Dans le cas de la Russie et de la Chine, les deux pays ont accordé des prêts si extravagants à la dictature de Maduro – lesquels ont seulement servi à aggraver la corruption régnante – qu’ils craignent, non sans raison, que jamais ils ne pourront les récupérer. Ils l’ont bien cherché : ils voulaient s’assurer de matières premières en renforçant économiquement une tyrannie corrompue et le plus probable est qu’ils vont finir par être une de ses victimes. Le fauve qui va mourir se défend bec et ongles mais il ne fait pas de doute que le régime, maintenant qu’il se sent acculé et qu’il pressent sa fin, puisse provoquer encore beaucoup de douleurs et verser encore plus de sang innocent. C’est pourquoi il est indispensable que les pays et les institutions démocratiques internationales multiplient les pressions contre le gouvernement de Maduro, augmentent le nombre de reconnaissances de la présidence de Juan Guaido et de l’Assemblée nationale et parviennent à l’isolement et la solitude du régime afin de précipiter sa chute avant qu’il fasse plus de mal qu’il n’en a causé au malheureux Venezuela.

Le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, l’a dit clairement : "Il n’y a rien à négocier avec Maduro". Toutes les tentatives de dialogue se sont vu échouer parce que la dictature prétendait utiliser seulement les négociations pour gagner du temps, sans faire la moindre concession, et en conspirant sans trêve, grâce à l’aide que lui apportaient des gens ingénus ou machiavéliques, pour semer la discorde parmi les forces d’opposition. Les choses sont allées déjà trop loin et la priorité des priorités est maintenant d’en finir au plus vite avec la dictature de Maduro afin que soient convoquées des élections libres et que les Vénézuéliens puissent enfin s’atteler à la reconstruction du pays.

La mobilisation du monde démocratique, à commencer par les pays européens, a été quelque chose sans précédent. Je ne me rappelle pas avoir vu rien de semblable tout au long des nombreuses années que j’ai vécues. En même temps que divers gouvernements, à commencer par les États-Unis, le Canada et les principaux pays européens reconnaissaient Guaido comme président, l’OEA, l’ONU et tous les pays démocratiques latino-américains, à l’exception de l’Uruguay et celle (assez prévisible) du Mexique, rompaient avec la dictature et se mobilisaient afin de pousser à la chute du régime sanguinaire de Maduro. Il ne faut pas oublier, en ces moments où enfin on voit une lumière au bout de ce long chemin, que rien de cela n’aurait été possible sans le sacrifice du peuple du Venezuela qui, si en un premier temps il succomba au chant des sirènes de Chavez, réagit ensuite avec un courage exemplaire et a poursuivi pendant toutes ces années sa résistance sans se laisser décourager par la férocité de la répression.

Merci à Julio Borges, María Corina Machado, Leopoldo López, Lilian Tintori, Henrique Capriles, Antonio Ledezma, Juan Guaidó, et aux milliers et milliers de femmes et d’hommes qui les suivirent toutes ces années en manifestant dans la rue ou qui se trouvaient dans les geôles et en exil. Grâce à vous l’Amérique latine n’est plus une terre de satrapes et de voleurs et qu’un peuple qui aime la liberté ne peut être indéfiniment enchaîné. Un jour, pas éloigné, un rejeton d’un de ces grands écrivains qu’a déjà donnés le Venezuela à notre langue, écrira ce grand roman tolstoïen sur ce qui est arrivé et sur ce qui arrive là. Et bien sûr, il finira bien.

Mario Vargas Llosa
Source : "Largo camino hacia la libertad", traduction Pierre Rigoulot

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