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Chaque jour les Vénézuéliens franchissent le pont Bolivar et se réfugient en ColombieVenezuela : une crise sans fin n'est pas exclue

Chronique du 29 janvier 2019

Dans un entretien réalisé par Paul et publié par Figarovox, Pierre Rigoulot analyse les raisons d'une crise politique dont l'issue est plus que jamais incertaine ; il y voit des similitudes avec celle que connut la Pologne dans les années 1980.

Figarovox.- Au Venezuela, l'autoproclamation de Juan Guaido comme président du pays par intérim a porté la crise politique à son paroxysme. Compte tenu des tensions, cette crise était-elle inéluctable ?

Pierre Rigoulot.- L'addition d'une situation économique et financière désastreuse et aux conséquences humanitaires effroyables, d'atteintes répétées à la légalité la plus élémentaire, de la répression sauvage des protestations, de l'exode de la population`, de l'absence de solution politique puisque les victoires électorales de l'opposition sont systématiquement remises en cause par une commission électorale aux ordres du pouvoir, ne paraît évidemment pas tenable. La crise que nous observons aujourd'hui ne peut nous étonner.

Mais combien de manifestations avons-nous constatées par le passé ? Combien de gens ont été tués Combien de victoires électorales ont été confisquées ? Depuis combien de temps se prolonge cette absurdité d'un pays ruiné alors qu'il possède de gigantesques réserves pétrolières ? L'impression est que cette folie est sans fin et que la "crise finale" est toujours repoussée. Au point que l'on se demande parfois si l'inéluctable, ce n'est pas l'effondrement final mais la poursuite indéfinie de la crise.

Figarovox.- Quelle est la responsabilité des "années Chavez" dans la montée des tensions politiques qui culminent aujourd'hui avec cette nouvelle crise ?

Pierre Rigoulot.- Elle est énorme ! C'est Chavez qui a remplacé l'État de droit par un système clientéliste. C'est lui qui, sur critères politiques, a tué la poule aux œufs d'or de la rente pétrolière sans mettre en place un développement économique complémentaire dans le domaine agricole, touristique, etc. C'est lui encore qui a transformé l'armée en une super police et c'est lui qui a propagé l'idée que "le peuple" s'exprimait de manière privilégiée par la bouche d'un leader charismatique qui le représentait.

Figarovox.- Et quel rôle a joué l'internationalisation de cette crise, en particulier la rapidité avec laquelle les États-Unis ont soutenu Juan Guaido ?

Pierre Rigoulot.- Les États-Unis ont le rôle classique de bouc émissaire responsable de tout ce qui ne va pas. "C'est la faute aux Américains !" : il est lassant d'entendre cette rengaine ! Cuba ne produit presque plus de sucre ? C'est la faute du "blocus" ! En réalité, 80 % de la nourriture consommée par les Cubains vient des États-Unis. Le Venezuela ne produit presque plus de pétrole ? C'est la faute aux Yankees qui ont nui au bon fonctionnement de la société PDVSA ! En fait, celle-ci est actuellement en défaut de paiement de sa dette colossale.

Figarovox.- Certains observateurs parlent d'un retour à la "doctrine Monroe" : non-interventionnisme des Américains ailleurs dans le monde, et renforcement de leur influence sur l'Amérique latine…

Pierre Rigoulot.- Je ne partage pas tout à fait cette impression. L'administration Trump est très engagée en Corée, elle est en conflit commercial avec la Chine, elle soutient la droite israélienne et s'oppose à l'Iran au Moyen-Orient. Je la trouve bien active, cette administration isolationniste ! Il ne me semble pas non plus qu'elle soit intervenue beaucoup au sud du Rio Grande ces derniers temps. Même son appui à Guaido n'a rien d'exceptionnel dans le contexte dramatique actuel. D'autres pays l'accompagnent. Le Canada par exemple, qui n'est pas connu pour ses positions extrémistes. Or, il est ici aux côtés du Chili, des États-Unis, du Pérou.

Figarovox.- La position européenne est néanmoins plus nuancée : Emmanuel Macron a appelé jeudi matin à de nouvelles élections. Pensez-vous qu'il soit encore possible d'organiser des élections libres et pacifiques, dans le contexte actuel ?

Pierre Rigoulot.- Les deux positions ne sont pas très éloignées : dans un mois au plus tard, le président autoproclamé doit, selon la Constitution, organiser des élections. Il faut qu'elles soient "propres" pour sortir de la crise. C'est indispensable, mais, vous avez raison, on peut se demander si c'est encore possible. Les dictateurs qui remettent leur pouvoir en cause en acceptant le verdict des urnes ne sont pas légion. Et c'est comme cela que la tragédie vénézuélienne se prolonge. Y a-t-il une autre voie ? Je ne prône pas la lutte armée. Encore que des groupes d'autodéfense seraient bien nécessaires : 30 morts en deux ou trois jours de manifestations, c'est insupportable.

Il y a peut-être à réfléchir à ce que furent certaines luttes passées comme celle de Solidarnosc en Pologne dans les années 1980, rassemblant la majorité de la population contre un pouvoir dictatorial tout puissant... et finalement vaincu.

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