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la révolution arménienneArménie : une révolution arménienne

Chronique du 18 janvier 2019

Spécialiste du sujet, Gaidz Minassian a accordé, le 9 janvier, un entretien au  Groupe d’études géopolitiques. Selon lui, davantage qu’une transition démocratique, l’accession progressive de Nikol Pachinian au pouvoir en tant que Premier ministre de l’Arménie n’est pas seulement un changement de gouvernement, ni un changement de modèle politique, mais une révolution qui doit être interprétée à partir de quatre aspects différents.

Révolution politique, parce qu’elle met fin à un ancien régime pour revitaliser un État arménien qui aspire à une souveraineté réelle . Révolution mémorielle, parce qu’elle met fin à la centralité du génocide des Arméniens comme unique fondement de l’État et comme seule matrice commune d’une diaspora mondialisée. Révolution citoyenne, puisqu’elle place le renforcement de l’État au coeur de ses revendications, et permet ainsi à un peuple, exclu des réalités du monde depuis un siècle, de s’ancrer à nouveau dans le réel.

Groupe d’études géopolitiques – Le nouveau Premier ministre, Nikol Pachinian, a remporté les élections législatives du 10 décembre avec 88 députés sur les 132 de l’Assemblée et 70 % des suffrages. Quelles sont ses réformes prioritaires ?

Gaidz Minassian – Ces élections n’ont pas été l’objet d’une joute politique classique entre les candidats opposant des programmes différents. Le nouveau Premier ministre Pachinian souhaitait parachever la révolution et n’avait pas de "programme" à proprement parler. En revanche, il fait face à trois enjeux qui pourraient éventuellement constituer les bases d’un projet.

Il doit d’abord garantir le développement économique du pays. Maintenant qu’il s’est débarrassé de l’ancien régime et dispose de tous les pouvoirs, Pachinian ne peut plus accuser les autres partis d’être responsables du faible développement du pays.

Le pays est petit, mais dispose d’un avantage non négligeable : la révolution n’a pas entraîné un retour en arrière de dix ou vingt années de croissance, comme dans la plupart des révolutions. Il n’y a eu ni violences, ni vandalisme, ni casse. Il faut cependant surmonter les blocus (turc et azerbaïdjanais à l’Est et à l’Ouest). L’ouverture ne peut se faire que par la Géorgie (au Nord) ou par l’Iran (au Sud). Pachinian souhaite diversifier, assainir l’économie, et redonner confiance à la population, en s’appuyant sur les hommes d’affaires et le petit commerce. De ce point de vue, il cherche aussi à attirer des entrepreneurs “étrangers”, et notamment de la diaspora, en leur expliquant qu’il a réussi à mettre fin à la corruption.

La révolution n’a pas entraîné un retour en arrière de dix ou vingt années de croissance, comme dans la plupart des révolutions.

Ensuite, il doit garantir la paix. Comment le nouveau régime appréhendera-t-il la paix avec l’Azerbaïdjan dans le cadre du conflit du Haut-Karabagh [NDLR: situé en Transcaucasie, cet ancien oblast d’Azerbaïdjan majoritairement peuplé d’Arméniens a déclaré son indépendance en 1991 mais n’est reconnu par aucun Etat membre de l’ONU, l’Arménie ayant reconnu une indépendance de facto et non de jure] ? Pachinian a dit qu’il voulait représenter uniquement l’Arménie, et non le Haut-Karabagh, et rappelle que le Haut-Karabagh dispose d’un gouvernement indépendant. Il veut, en fait, revenir à la première étape du processus de paix.

L’ouverture ne peut se faire que par la Géorgie (au Nord) ou par l’Iran (au Sud). Enfin, il souhaite passer d’une diplomatie d’instrumentalisation à une diplomatie d’autonomisation. L’Arménie veut s’autonomiser de la Russie sans renoncer à son alliance avec Moscou. Elle veut rompre avec l’héritage diplomatique de l’ancien régime, qui acceptait d’être instrumentalisé par la Russie. Cela conduisait l’Arménie à voter systématiquement avec la Russie à l’Assemblée des Nations unies ou à accepter les humiliations des pays de l’OTSC ou de l’Union eurasiatique sous couvert de bonnes relations avec ses partenaires. Le nouveau régime de Pachinian veut à terme entrer dans une diplomatie d’autonomisation, qui consiste à anticiper l’avenir en prenant de façon autonome ses décisions au nom des intérêts supérieurs de la République.

Pachinian souhaite passer d’une diplomatie d’instrumentalisation à une diplomatie d’autonomisation vis-à-vis de la Russie.

Cette révolution implique donc une prise de distance vis-à-vis de la Russie ?

Dans l’histoire politique arménienne, il y a toujours eu deux processus de développement politique. Le premier consiste à dire que la relation avec la Russie est primordiale. Dans ce cadre de pensée, la souveraineté est fonctionnelle et est rétrogradée au profit de la sécurité.

Pachinian souhaite passer de la première à la seconde vision de la souveraineté et souhaite concrètement rappeler à la Russie que l’Arménie est son seul allié dans la région. Au fond, je pense qu’Erevan [NDLR: capitale de l’Arménie] voudrait que la nouvelle relation avec la Russie soit du même ordre que celle qu’Israël entretient avec les États-Unis. Il ne faut pas non plus oublier qu’avec une bonne relation entre l’Arménie et la Russie peut contribuer au renforcement de l’axe Téhéran-Moscou.

La seconde conception de la souveraineté consiste à dire que le développement de l’Arménie est autonome, ce qui n’implique pas d’être anti-russe.

Comment expliquer la faible participation au vote (moins de 50 %), alors même que le mouvement de Pachinian semblait porté par une véritable vague populaire ?

Ce faible taux de participation peut s’expliquer de trois manières. Tout d’abord, l’ancien régime n’a jamais voulu mettre à jour les listes électorales refusant de tenir compte des dégâts de l’émigration. Pour parvenir à 70 % de participation lors des scrutins précédents, on faisait ainsi voter les absents et les morts. Avec Nikol Pachinian, on revient donc au réel. Dans ces circonstances, malgré l’enthousiasme populaire, le taux de participation est faible, ce que va exploiter l’opposition, tout en sachant pertinemment qu’elle a tort.

Il y a ensuite la lassitude populaire vis-à-vis d’une révolution qui dure depuis huit mois.

Enfin, l’ancien régime s’est opposé à une réforme électorale et a ainsi probablement rendu les élections moins attrayantes. Avant les élections, Pachinian voulait réformer le code électoral et faire passer la barre de l’accès à l’Assemblée nationale à 4 % (et non 5 % comme actuellement). L’ancien régime, encore majoritaire à l’Assemblée, a tout fait pour faire échouer la réforme, si bien que rien n’a changé en termes de codes.

Les deux partis de l’ancien régime, le Parti Républicain (HHK) et le Parti Dachnak (Fédération révolutionnaire d’Arménie ou FRA), ont fait respectivement 4,7 et 3,9 %. S’ils avaient accepté de mettre la barre à 3 %, ils auraient chacun pu espérer avoir une poignée de députés. Aujourd’hui, ils n’en ont aucun [NDLR : en 2017, lors des élections législatives d’avril, le HHK avait obtenu 58 députés sur 108]. C’est incompréhensible.

Le HHK et la FRA vont-ils disparaître de l’espace politique arménien ?

Pour le FRA, qui est d’implantation mondiale, pas vraiment. Son congrès mondial va se réunir en janvier. On verra ce qui s’y passera. Au premier scrutin post-URSS, en 1991, la FRA avait déjà fait un mauvais score (4 % lors de la présidentielle).

Le HHK est lié au secteur économique, ce qui va lui permettre de survivre, disent ses dirigeants. (…)

→ Lire la suite de cet entretien réalisé par Pierre Ramond et Anahid Toufanian

Note : Gaidz Minassian est docteur en sciences politiques, enseignant à Sciences Po et journaliste au Monde. Il a écrit Arméniens, le temps de la délivrance (2015), Trois mille ans d’historiographie arménienne (2015), Zones grises, quand les États perdent le contrôle (2011) et Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie (2007). Il a récemment publié une série d’entretiens, Vers un monde néo-national (2017), avec Bertrand Badie et Michel Foucher.

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