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John Bolton en négociation à AnkaraKurdes de Syrie : Erdogan les dénonce comme terroristes

Le 8 janvier John Bolton conseiller américain à la Sécurité nationale, John Bolton. Au palais présidentiel à Ankara, il n'a pu rencontrer que son homologue turc, Ibrahim Kalin. Le bras de fer entre Washington et Ankara sur la question des combattants kurdes de Syrie s’est intensifié, souligne L'Orient Le Jour :

Les tensions entre les deux pays, théoriquement alliés dans le cadre de l'OTAN, ont été exacerbées pendant la visite en Turquie de John Bolton. Suite à l’annonce du retrait américain de Syrie le mois dernier, M. Bolton devait venir non seulement rassurer son allié turc quant à l’engagement de Washington dans la région, mais aussi apporter des détails sur les modalités de l’opération. Le voyage ne s’est cependant pas déroulé comme prévu puisque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a refusé de rencontrer M. Bolton peu après qu’il s’est entretenu avec son porte-parole, Ibrahim Kalin. Sa décision a pris pour prétexte, auprès des autorités américaines, un discours prévu devant le Parlement et la proximité des élections locales, a précisé Garrett Marquis, le porte-parole du Conseil national de sécurité.

Signe avant-coureur d’un froid entre Washington et Ankara, M. Erdogan s’en est ensuite violemment pris à M. Bolton dans son discours face aux députés turcs. Alors qu’il était en Israël le 6 janvier, le conseiller américain à la Sécurité nationale avait estimé que la sécurité des alliés de Washington, à savoir l’État hébreu et les forces kurdes, devait être "absolument assurée" avant de commencer le retrait américain du Nord-Est syrien. "Les Turcs ne devront pas entreprendre d’action militaire qui ne soit pas pleinement acceptée et coordonnée avec les États-Unis, au minimum pour éviter de mettre en danger nos troupes, mais aussi pour répondre à l’exigence du président (Trump) de ne pas mettre en danger les forces d’opposition syriennes qui ont combattu avec nous", avait-il insisté.

Ces propos n’ont pas été du goût du président Erdogan alors que la Turquie voit d’un mauvais œil la présence de l’autre côté de sa frontière des milices des Unités de protection du peuple (YPG), la branche syrienne du PKK, qu’elle considère comme "terroriste". Les mots de M. Bolton "sont pour nous inacceptables et impossibles à digérer", a insisté hier M. Erdogan. "Alors que ces gens sont des terroristes, certains disent “Ne touchez pas à ceux-là, ils sont kurdes”. (...) Ils pourraient aussi bien être turcs, turkmènes ou arabes. D’où qu’ils viennent, si ce sont des terroristes, alors nous ferons le nécessaire", a-t-il fustigé. Peu avant la rencontre entre MM. Bolton et Kalin, une tribune signée par le président turc a aussi été publiée dans le New York Times dans laquelle il estime que la décision américaine de se retirer de Syrie était la bonne, mais que ce retrait "doit être planifié avec soin et effectué en coopération avec les bons partenaires" dans l’intérêt des différents acteurs concernés.

Douche froide. En lançant cette offensive verbale, Ankara cherche à montrer qu’il n’est pas prêt à faire de concessions au sujet de la question de la présence des Kurdes en Syrie et tente de faire pression sur son allié de l’OTAN. Les autorités turques ont rapidement déchanté depuis l’annonce du retrait américain de la région suite aux multiples revirements de l’administration Trump sur les conditions et la mise en œuvre de l’opération qui inclut désormais la protection des YPG. "Derrière la violence de la réaction turque contre John Bolton, il y a cette douche froide qui est le fait que le retrait américain, pour l’instant, n’est pas sûr", estime Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la Turquie, interrogé par L’Orient-Le Jour. "On est en train de se retrouver dans la même situation de blocage qu’avant l’annonce par Donald Trump du retrait américain de Syrie, et la Turquie remet sur le tapis les exigences qu’elle avait antérieurement", ajoute-t-il.

La position américaine chamboule également les plans d’Ankara d’intervenir dans le Nord syrien contre les Kurdes, facilités par l’absence des troupes américaines dans la région. "Comme la Turquie organisera des élections locales en mars, le parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir considère l’opération militaire comme une occasion de renforcer le soutien de l’opinion au parti – en particulier compte tenu du fait que l’AKP comptait sur les nationalistes turcs pour se maintenir au pouvoir", explique à L’Orient Le Jour Pinar Tank, chercheuse principale à l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo. "Le soutien de Bolton aux Kurdes sape ainsi la position d’Erdogan et lui donne l’impression d’être plus faible", poursuit-elle.

"Neutraliser les terroristes." Ankara campe fermement sur ses positions alors que M. Erdogan a annoncé hier que les forces turques "vont très bientôt passer à l’action pour neutraliser les groupes terroristes en Syrie". M. Kalin a aussi balayé d’un revers de main les propos de lundi du secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, selon lesquels les autorités turques s’étaient engagées à s’assurer de la sécurité des YPG après le départ des troupes américaines de Syrie. "En ce qui concerne les déclarations de Pompeo, il n’est absolument pas question d’une telle assurance donnée lors des entretiens (entre MM. Erdogan et Trump) ou via d’autres canaux", a-t-il souligné. Selon lui, Ankara attend "que toutes les armes livrées (aux milices kurdes) soient récupérées", alors que la Turquie craint qu’elles ne soient utilisées ensuite par le PKK.

Face à une relation affaiblie avec les Américains, "l’une des conséquences est que la Turquie adopte une ligne de conduite en matière de politique étrangère plus indépendante, et défend plus étroitement ses intérêts nationaux", observe Mme Tank. "Parmi ces conséquences, la principale est la perception de la menace existentielle représentée par l’autonomie kurde en Syrie. Cela signifie que la Turquie recherche des alliances avec des pays tels que la Russie qui sont disposés à prendre en compte les préoccupations de son pays en matière de sécurité", note-t-elle. Une semaine après l’annonce du retrait américain de Syrie, une délégation turque s’était rendue à Moscou pour des pourparlers avec de hauts responsables russes où ils étaient convenus de "coordonner leurs actions dans ce nouveau contexte avec pour but d’éradiquer la menace terroriste en Syrie", avait déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, alors que les troupes russes sont présentes sur le terrain pour appuyer les forces du régime de Damas.

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