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Entrée d'un centre éducatif en ChineChine : la répression contre les Ouïgours

Dans une enquête publiée le 7 juillet par Le Figaro Cyrille Pluyette décrit l'ampleur de la répression contre les Ouïgours en Chine.

La Chine a envoyé des centaines de milliers, voire au moins un million de musulmans, dans des camps fermés au Sinkiang où ils subissent un lavage de cerveau, selon plusieurs rapports et experts. Critiqué de toutes parts, Pékin défend ses "centres éducatifs".

Ce qui se passe au Sinkiang* constitue l'un des sujets de préoccupation les plus sérieux concernant les droits de l'homme depuis des décennies. La Chine a envoyé plusieurs centaines de milliers, voire au moins un million de musulmans - principalement des Ouïgours - dans des camps de "rééducation" idéologique dans cette région située aux confins de l'Asie centrale, selon plusieurs rapports et experts. D'anciens détenus décrivent un véritable lavage de cerveau, dans des lieux ressemblant à des prisons. Face aux critiques occidentales, les autorités chinoises, après avoir nié leur existence, cherchent à présenter ces établissements comme des "centres éducatifs et de formation professionnelle", où les "stagiaires" sont épanouis.

• Comment sont apparus les camps de "rééducation" ? Le gouvernement chinois affirme depuis plusieurs années faire face à une menace croissante de l'islamisme au Sinkiang, où vivent quelque 14 millions de musulmans, dont plus de 11 millions de Ouïgours. Une vague d'attaques meurtrières entre 2011 et 2014, imputées par Pékin à des "séparatistes" ou extrémistes ouïgours, l'a incité à muscler ses méthodes pour éradiquer le terrorisme dans cette région. "Les premiers camps de “rééducation” sont apparus fin 2014", dans le cadre d'une campagne de "déradicalisation", précise le chercheur allemand Adrian Zenz. Mais "c'est à partir du printemps 2017 que le nombre d'internements a atteint des niveaux sans précédent", sous l'influence de Chen Quanguo, nommé à la tête de la province en 2016, et qui avait auparavant inauguré des méthodes inflexibles dans la région autonome du Tibet, complète cet expert.

Les autorités ont, parallèlement, multiplié les initiatives pour contrôler chaque parcelle de la vie des musulmans dans le Sinkiang. Deviennent par exemple suspects ceux qui voyagent dans certains pays ou ont une pratique religieuse jugée intense, souligne Human Rights Watch (HRW). Ce qui, selon l'ONG, peut concerner n'importe quel musulman exprimant sa foi. Abdusalam Muhemet, un Ouïgour de 41 ans, a expliqué avoir été envoyé dans un camp pour avoir récité un verset du Coran lors de funérailles. Cette lutte contre l'extrémisme vise "de plus en plus à éliminer les marqueurs clés de l'identité ethnique ouïgour, c'est-à-dire leur langue, leur pratique religieuse quotidienne et leurs coutumes", insiste Michaël Clarke, professeur à l'Université nationale australienne. Ce concept de remodelage idéologique s'inscrit dans une longue tradition de la République populaire : créés dans les années 1950, les camps de "rééducation par le travail", n'ont été abolis qu'en 2013.

• Quelle est l'étendue du phénomène ? Les données chiffrées sont difficiles à établir et en constante évolution. Mais le chercheur Adrian Zenz estime désormais que le gouvernement chinois a probablement envoyé plus d'un million de musulmans - essentiellement ouïgours et kazakhs - dans des camps de "rééducation" depuis 2017. Il s'agit, selon lui, de la campagne de transformation sociale coercitive "la plus intense" depuis la Révolution culturelle (1966-1976).

L'universitaire allemand a analysé 78 appels d'offres liés à la création de camps de rééducation. Lancés par des gouvernements locaux entre 2016 et 2018, beaucoup rendent obligatoires des équipements de sécurité (murs d'enceintes, clôtures, fils de fer barbelés, systèmes de surveillance, miradors…). D'après des chercheurs s'appuyant sur des images satellites, la région compterait plus d'une centaine de centres, dont certains, qui ont été agrandis, s'étendent sur d'immenses surfaces. Celui de Dabancheng, près d'Urumqi, la capitale de la province, aurait la capacité d'accueillir au minimum 11 000 détenus et jusqu'à 130 000, calcule un expert cité par la BBC. Ces centres de "formation professionnelle" doivent "enseigner comme des écoles, être gérés comme à l'armée et défendus comme des prisons", résume un document public citant l'homme fort de la province, Chen Quanguo.

De nombreuses personnes sont sans nouvelles de leurs proches. "La dernière fois que j'ai parlé avec mon père, c'était en novembre 2017. Je ne sais ni pourquoi il a disparu, ni s'il est encore vivant", confie en sanglotant, par téléphone, Bota Kussaiyn, une jeune Kazakhe. Alors que la famille s'était installée au Kazakhstan, cet homme, rentré au Sinkiang en septembre 2017 pour des examens médicaux, s'est vu confisquer son passeport. Trois mois plus tard, sa fille a appris par des proches restés sur place qu'il avait été placé dans un centre de rééducation.

• Comment sont traités les détenus dans ces camps ? D'une durée variable, la détention peut atteindre plusieurs mois, voire dépasser un an, d'après certains observateurs, et est décidée en dehors de toute procédure judiciaire. Elle vise à remodeler les idées politiques des musulmans et à les inciter à renoncer à leur religion. Né en Chine mais ayant émigré au Kazakhstan, Omir Bekali, a été arrêté par la police en mars 2017, alors qu'il se rendait dans le Sinkiang. Incarcéré, cet homme de 42 ans a été torturé et interrogé pendant plusieurs jours sur son travail pour une agence proposant aux Chinois des visas touristiques kazakhs. Libéré au bout de sept mois, il a été transféré dans un site clôturé où plus d'un millier de personnes étaient enfermées. C'est là qu'a commencé son stage d'endoctrinement, qui a duré vingt jours. Omir Bekali décrit une torture psychologique, qui l'a conduit à envisager le suicide.

Encore aujourd'hui, il dit "ne pas pouvoir dormir la nuit". "Je ne pouvais pas sortir et ne savais pas quand j'allais être libéré", témoigne-t-il par téléphone. Chaque jour, pendant des heures, "il fallait apprendre des chansons communistes ou crier des slogans", s'opposant à "l'extrémisme", au "séparatisme" et au "terrorisme", se souvient-il. Autre supplice : les internés devaient dénigrer leur propre parcours religieux devant le groupe et critiquer les autres. On lui a fait promettre de ne plus aller à la mosquée le vendredi. Les détenus étudiaient la langue et l'histoire chinoise, mais les instructeurs leur martelaient à quel point leur culture traditionnelle était arriérée et le Parti communiste chinois (PCC), moderne. Ceux qui ne répondaient pas aux exigences étaient sévèrement punis. Omir Bekali raconte avoir été mis à l'isolement pendant 24 heures, privé de nourriture. Les éléments récalcitrants pouvaient également être attachés à une "chaise du tigre", qui enserrait leurs poignets et leurs chevilles, a rapporté Kayrat Samarkan, un membre de l'ethnie kazakhe, sorti d'un autre camp.

Comment les autorités chinoises justifient-elles l'existence de ces camps ? La Chine a longtemps nié l'existence de ces camps. Mais la diffusion d'images satellites révélant leur présence l'a obligée ces derniers mois à changer de discours. Pékin tente depuis l'automne de présenter ce programme sous un jour acceptable. Les autorités ont indiqué que l'objectif était de "se débarrasser du terreau qui nourrit le terrorisme et l'extrémisme religieux" et "d'éliminer avant qu'elles ne se produisent" les actions violentes. Ces installations sont décrites comme des "centres éducatifs et de formation professionnelle", dans lesquels on enseigne aux "stagiaires" la langue chinoise et les lois du pays, tout en les aidant à trouver un travail. Les autorités assurent qu'ils sont traités avec respect et qu'on leur propose des activités sportives et culturelles.

Pour appuyer cette opération de communication, la chaîne de télévision d'État CCTV a diffusé en octobre un "reportage" dans un centre de la ville de Hotan, où l'on voit des personnes en uniforme en cours, ou dans un atelier, devant des machines à coudre. La vidéo prend soin de ne rien montrer évoquant l'univers carcéral. Pourtant, l'administration en charge du comté où se situe ce centre a passé commandes en début d'année de 2 768 matraques, 1 367 paires de menottes et 2 792 pulvérisateurs de gaz au poivre, indique un document public repéré par l'Agence France-Presse sur Internet.

• Comment réagit la communauté internationale ? Ce programme suscite des critiques de plus en plus vives à l'étranger. Plusieurs pays occidentaux, dont la France, l'Allemagne et les États-Unis, ont appelé, début novembre à l'ONU, la Chine à l'abandonner. Lors d'une réunion consacrée au bilan chinois concernant les droits de l'homme, le représentant américain a demandé à Pékin "d'abolir toute forme de détention arbitraire, dont les camps d'internement du Sinkiang et de libérer immédiatement" les personnes enfermées dans ces camps. Pékin a fustigé des "accusations politiques", les jugeant "grandement éloignées de la réalité". Le sort des Ouïgours s'est ajouté à la liste des sujets de tension ssino-américaines. Des élus du Congrès ont même exhorté la Maison-Blanche à sanctionner des responsables chinois. Mais la Chine, brandissant la "stabilité" retrouvée du Sinkiang, paraît peu disposée à renoncer à son programme…

* Note : En écriture pinyin le nom de cette région, l'ancien Turkestan "chinois", – distinct de l'ancien Turkestan "russe", décomposé lui-même après 1922 en républiques musulmanes de l'URSS aujourd'hui indépendantes, – est écrit Xin jiang, ce qui veut dire Nouvelle province. Le graphème français Sinkiang qui a longtemps prévalu correspond mieux à la prononciation.

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