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sylvain boulouqueNicaragua : crimes contre l’humanité

Chronique du 26 décembre

Responsable de la Commission interaméricaine des droits de l’homme, Paulo Abrao a été Contraint de quitter le Nicaragua. Dans un entretien recueilli à Mexico par Frédéric Saliba et publié par Le Monde, il dénonce des assassinats en série commis par le régime :

Vingt-quatre heures avant de révéler un rapport accusateur sur la répression au Nicaragua, les enquêteurs de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) ont été expulsés du pays par le gouvernement. Dimanche 23 décembre, Paulo Abrao, secrétaire exécutif de la CIDH, a accordé une interview au Monde, depuis Washington, sur les exactions glaçantes, commises par les autorités, contre les opposants au régime. Selon lui, "le président, Daniel Ortega, est responsable de crimes contre l’humanité".

Trois jours plus tôt, les quatre experts de la CIDH étaient contraints de quitter le Nicaragua, après six mois d’enquête sur une répression qui a fait plus de 325 morts, dont 24 mineurs, depuis mi-avril, alors que le gouvernement n’en reconnaît que 199. "Par leur expulsion, le gouvernement a tenté d’empêcher la publication de notre rapport", fustige par téléphone M. Abrao, qui dénonce des assassinats en série, des arrestations arbitraires, des actes de torture et des agressions sexuelles de la part des autorités.

"Abus sexuels". Une tentative de censure déjouée par la CIDH, qui a publié son rapport, vendredi 21 décembre, à Washington. "Les violences ont fait 109 morts, plus de 1 400 blessés et 690 détentions entre le 18 avril et le 30 mai", s’alarme M. Abrao, précisant que l’enquête des experts n’a porté que sur quarante-deux jours de répression à partir du début de la révolte populaire. Née le 18 avril d’une marche réprimée contre une réforme de la sécurité sociale, la contestation s’est vite muée en mouvement national qui exige toujours le départ du président Ortega, au pouvoir sans interruption depuis onze ans.

"La police et les escouades du gouvernement ont tiré à l’arme lourde sur les manifestants", assure M. Abrao. Le docteur en droit de 43 ans incrimine M. Ortega de cet usage excessif de la force "en tant que commandant en chef de la police". Le rapport implique aussi son épouse et vice-présidente, Rosario Murillo, et des dirigeants de la police d’"avoir mené contre les opposants des attaques généralisées et systématiques, considérées comme des crimes contre l’humanité".

La présence au Nicaragua des experts de la CIDH, liée à l’Organisation des Etats américains (OEA), avait été acceptée, en juin, par le gouvernement, qui "leur a vite bloqué l’accès aux prisons et aux rapports d’autopsie". Leur enquête s’est basée sur des vidéos et des interviews de proches de victimes, de témoins et de défenseurs locaux des droits de l’homme. Ses conclusions révèlent aussi la torture de prisonniers : "Certaines détenues ont subi des abus sexuels", déplore M. Abrao. Sans compter les manipulations judiciaires : "Sur 109 meurtres, 100 restent dans l’impunité. L’absence d’indépendance de la justice n’incite pas l’Etat à enquêter sur lui-même."

Des affirmations niées par le gouvernement qui a accusé la CIDH d’"ingérence" et de "divulgation de fausses informations". Et M. Abrao de répliquer : "C’est une rhétorique politique de la part d’un Etat qui refuse de répondre de violations des droits de l’homme alors qu’elles s’accentuent."

Cette escalade d’exactions l’inquiète : "Le gouvernement vient d’entrer dans une quatrième phase de répression. Après sa réaction autoritaire aux manifestations, puis le démantèlement violent des barrages montés sur les routes par les opposants, leur criminalisation ensuite avec des arrestations massives de protestataires, les autorités tentent désormais de taire les voix dissidentes." Le 12 décembre, le Congrès, acquis au régime, a retiré leur statut légal à neuf organisations locales de défense des droits de l’homme. Le lendemain, leurs locaux étaient perquisitionnés et saisis, comme ceux de Confidencial, journal d’investigation en ligne. Vendredi 21 décembre, la chaîne télévisée 100 % Noticias a subi des mesures similaires.

Comparable au Venezuela. La répression est-elle comparable à celle du gouvernement vénézuélien ? "Oui, répond M. Abrao. Le nombre de morts au Nicaragua est énorme pour un pays bien plus petit [6 millions d’habitants] que le Venezuela [31 millions d’habitants], où les manifestations ­anti­gouvernementales ont fait 230 morts entre avril et juillet 2017." Pourtant, la communauté internationale semble plus timide envers le régime de M. Ortega. "Les réactions restent déclaratives, sauf du côté des Etats-Unis." Jeudi 20 décembre, Donald Trump a signé la loi Nica Act, votée par le Congrès américain, qui impose des sanctions économiques au Nicaragua, dont la fin des aides internationales.

M. Abrao appelle l’OEA à "exclure le pays". Mais l’issue de la crise dépendra, selon lui, de la "capacité des Nicaraguayens à poursuivre leur résistance pacifique face à un gouvernement autoritaire de plus en plus isolé". M. Abrao assure que la CIDH continuera à assister les victimes et à documenter les exactions des autorités. "Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles et non amnistiables. Tôt ou tard, le président Ortega devra répondre de ses actes devant la justice."

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