logo ihs

sylvain boulouqueGilets jaunes : Et la fachosphère est partie à l'assaut...

Chronique du 24 décembre

Notre ami, l'historien Sylvain Boulouque, spécialiste de l'extrême gauche, a été mis en cause pour une confusion sur le drapeau de la Picardie. Il dénonce "la pratique totalitaire de l'intimidation" qu'il subit depuis et y a répondu une tribune, sous le titre "Comment la fachosphère est partie à l'assaut après mon passage sur BFM", publiée sur le site de L'Obs :

Depuis quelques jours, explique-t-il, je subis le déchaînement de ce qu’il est convenu d’appeler la fachosphère.

La raison apparente semble simple. Lors d’un commentaire sur la chaîne BFMTV, enregistré le 25 novembre à 21 h 30, après avoir passé les deux jours précédents à analyser les images des violences sur les chaînes d’information en continu, j’ai fait une erreur : à partir d’une base de données d’une grande faiblesse transmises par la chaîne, j'ai expliqué par une formulation réductrice et erronée, que le drapeau picard d’avant la République était un drapeau monarchiste. Erreur donc, mais pas si grave : car, qui, comme moi, observe l’extrême droite sait que la majeure partie de ces drapeaux a été brandie au cours de ces manifestations par des militants d’extrême droite.

En l’espace de quelques heures, les twittos ont étalé leur haine en 140 signes (insultes, calomnies, injures antisémites, menaces de mort, etc.). Nombres de responsables de la droite extrême suivi de leurs affidavits se sont donné le mot et ont repris en boucle et de manière virale une partie du reportage, faisant en sorte que ce qui y était dit, le fond et la réalité de ces manifestations, ne soient plus évoqués. Le lendemain, BFMTV s’est désolidarisé de ma personne, par un communiqué, sans rien avoir demandé au préalable à l’expert, devenu soudain gênant.

Depuis, la violence des attaques reprend à chacune de mes interventions sur les autres chaînes. Attaché à mon rôle d’observateur et d’analyste, je décris et explique ce que je vois : des drapeaux et des militants d’extrême droite, une ultra gauche qui assume et revendique sa violence, des gilets jaunes pacifiques ou violents, des délinquants qui pillent. Je m’efforce d’analyser et de décoder les images, souvent fugaces, pour le spectateur non averti.

Que s’est-il donc passé ? En utilisant cette erreur secondaire sur le drapeau picard, la droite extrême semble avoir trouvé un argument pour étouffer l’importun. Surtout ne pas laisser décrire une partie de la réalité de ce qui se déroule chaque samedi sur les Champs-Elysées, et le reste de la semaine sur nombre de ronds-points. Ne pas laisser dire que près d’un 'gilet jaune' sur deux est électeur du Rassemblement national, que l’extrême droite tient un certain nombre de ronds-points, qu’une partie des 'gilets jaunes' multiplient les saillies racistes, homophobes, sexistes, et usent de l’intimidation et de la violence contre des personnes. L’objectif est clair : décrédibiliser pour faire taire.

De quoi est-ce le révélateur ? La fachosphère fonctionne selon le principe même de la logique et du discours totalitaires, suivant une pratique érigée en système de propagande, démontrée par tous les spécialistes de la question depuis Hannah Arendt. Dans le registre de la violence lexicale et symbolique, une erreur secondaire discrédite l’ensemble d’une réflexion et d’une analyse. Par un mécanisme d’inversion propre au mouvement totalitaire, l’erreur devient un mensonge volontaire. Les propos sont dès lors forcément et par nature erronés. Les dirigeants lancent alors une foule informe à l’assaut de l’ennemi. La foule reprend en boucle et en masse, la parole des chefs. Les totalitaires utilisent parallèlement l’arme de l’intimidation, de la pression pour chercher à faire taire celui qui gène et à plonger le détracteur dans le silence, jusqu’au prochain adversaire.

Ces pratiques ont été largement étudiées, elles nous sont bien connues. Reste que cela fonctionne encore et toujours. L’intimidation paie. Sans doute parce que nous nous accommodons de mini-lâchetés et de petits silences qui font le leur lit. Pour un spécialiste des mouvements totalitaires, l’actualité nous rappelle que l’histoire n’est jamais loin."

Sylvain Boulouque
Recevoir nos mises à jour →" "Revenir au fil de nos chroniques

Tweet