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émeute des gilets jaunes du 1er décembreGilets jaunes : ils ne sont pas le Tiers état

Chronique du 19 décembre

Sous le titre "Non, les Gilets jaunes ne sont pas le Tiers état" notre ami André Senik, agrégé de philosophie, auteur du livre "Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l'histoire" [éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2015] a publié une tribune dans Figarovox. Plusieurs analyses ont comparé le mouvement des "gilets jaunes" à la Révolution française. Pour André Senik, il n'en est rien, car la révolte contre le système cache une attaque contre la démocratie représentative, qui est justement un héritage de… 1789.

La comparaison entre les "gilets jaunes" d'aujourd'hui et la situation du Tiers état à la veille de 1789 est parfois avancée. Elle peut être instructive, mais à la condition impérative de ne pas les confondre.

Quand Sieyès écrit sa brochure "Qu'est-ce que le Tiers état ?", sa réponse tient en un seul mot "Tout".

Il poursuit ainsi : "Qui donc oserait dire que le Tiers état n'a pas en lui tout ce qu'il faut pour former une nation complète ? Il est l'homme fort et robuste dont un bras est enchaîné. Si l'on ôtait l'ordre privilégié, la Nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi qu'est-ce que le Tiers état ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l'ordre privilégié ? Tout. Mais un tout riche et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres."

Il serait catastrophique de faire comme si nous étions en 1789.

Les "gilets jaunes" expriment sans doute les doléances d'une partie du peuple, mais ils ne sont pas le peuple tout entier.

D'autres composantes de la société française sont effectivement mieux loties, et cela tient d'abord à la nature de leur activité. Loin qu'elles soient des parasites, et que sans elles "tout irait mieux", elles ont un rôle décisif dans la production des richesses de notre pays. Des richesses qui sont très déjà fortement redistribuées en France. Leurs avantages relatifs ne sont pas des privilèges.

Là s'arrête donc la comparaison légitime entre les "gilets jaunes" et le Tiers état de 1789.

L'autre différence, et elle est d'une importance égale, c'est qu'avec l'abolition des privilèges, toutes les composantes du peuple ont le droit et les moyens de choisir pacifiquement leurs dirigeants, de s'en faire entendre pacifiquement, et d'en changer à échéances régulières sans coups de force.

On ne peut recommencer la Révolution française de 1789 que contre elle.

Tous les mouvements qui poussent à la révolution au sein d'une société démocratique sont en réalité hostiles à l'esprit de 89, hostiles à la démocratie représentative instaurée par la Révolution française sur la base de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen adoptée le 26 août 1789.

S'il faut effectivement compléter notre démocratie représentative par des formes de démocratie directe, susceptibles d'intégrer politiquement les citoyens qui ne votent plus parce qu'ils ne se reconnaissent pas dans l'offre politique existante, cela ne justifie pas de "dégager" le "système". Car ces deux mots - qui n'osent pas dire leur sens véritable - s'en prennent en réalité à la démocratie représentative, cette forme de gouvernement forcément insatisfaisante, forcément imparfaite et perfectible.

Dans sa phrase toujours citée en version abrégée, Churchill reconnaissait cette imperfection de nature face aux tentations antidémocratiques. "Democracy is the worst form of government - except for all those other forms, that have been tried from time to time."

Ne faisons pas la révolution contre 1789

André Senik
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