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Le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, et le président russe, Vladimir Poutine, lors du G20 à Buenos Aires, le 30 novembre. Alejandro Pagni/AFPPoutine et son rapprochement avec MBS

Chronique du 4 décembre

Lors du G20 à Buenos Aires, le 30 novembre, faisant fi des critiques internationales, les dirigeants russe et saoudien n’ont pas hésité à afficher leur complicité

Le quotidien de Beyrouth L'Orient le Jour, sous la plume de Julie Kebbi, s'interroge sur ce qu'il appelle les raisons d’une "bromance" entre Poutine et MBS :

L’un est suspecté d’avoir commandité l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul le 2 octobre dernier. L’autre est accusé d’avoir permis l’"agression" contre les navires ukrainiens en mer d’Azov. Dans une volonté manifeste d’adresser un message aux Occidentaux, le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, et le président russe, Vladimir Poutine, se sont joyeusement retrouvés au sommet du G20 à Buenos Aires vendredi dernier. Les deux hommes n’ont pas hésité à s’afficher tout sourire devant les caméras, échangeant une vigoureuse poignée de main avant de s’asseoir l’un à côté de l’autre. L’image a été largement partagée sur les réseaux sociaux alors que de nombreux utilisateurs ont fait part de leur indignation face à la désinvolture affichée des deux dirigeants, compte tenu des faits qui leur sont reprochés.

"Cette photo est très emblématique de la scène internationale d’aujourd’hui", remarque Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques, interrogé par L’Orient-Le Jour. "Contrairement aux leaders occidentaux qui ont fait quelque peu semblant d’être embarrassés alors qu’ils étaient conscients qu’ils étaient en train, à travers ce G20, de réintroduire MBS sur la scène internationale après l’affaire Khashoggi, Poutine annonce la couleur et montre au monde entier : “Voilà le nouveau monde dans lequel on vit.” Il n’est même plus nécessaire de feindre un intérêt pour la question des droits de l’homme ou de la liberté de la presse ou autre", poursuit-il.

Les dirigeants occidentaux ont pris soin de ne pas se montrer chaleureux à l’égard du prince héritier saoudien, une attitude cristallisée par l’isolement apparent de MBS lors de la traditionnelle "photo de famille" des dirigeants présents au G20. Le camp occidental est sous le feu des critiques de nombreuses ONG pour la conclusion de contrats de vente d’armes aux sommes astronomiques avec Riyad, alors que le meurtre de Jamal Khashoggi a rendu l’allié saoudien, particulièrement le prince héritier, nettement moins fréquentable. Face au tollé provoqué par l’affaire, les sénateurs américains ont autorisé l’ouverture d’un débat mercredi dernier en vue de passer une résolution pour l’arrêt de tout soutien militaire à Riyad alors qu’il dirige une coalition avec les Émirats Arabes Unis pour appuyer le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi.

En mettant l’accent sur sa "bromance" avec MBS, Vladimir Poutine a clairement choisi de faire fi de l’hostilité ambiante envers le prince héritier saoudien. Une façon d’insister sur le fait que, contrairement aux Occidentaux, il est fidèle dans ses alliances et n’est pas du genre à donner des leçons de morale en matière de droits de l’homme. Le dirigeant russe veut s’afficher comme un soutien solide du prince héritier saoudien : déjà lors de l’expulsion de l’ambassadrice canadienne en Arabie saoudite suite à ses critiques sur les droits de l’homme dans le royaume en août dernier, Moscou n’avait pas hésité à soutenir la décision saoudienne, contrairement au reste de la communauté internationale. Et pour cause, les dirigeants russe et saoudien partagent une vision commune de l’autorité, cultivant pouvoir autocratique, culte de la personnalité et méthodes brutales pour faire taire toute voix considérée comme trop dérangeante pour le régime. En mars dernier, Moscou s’est trouvé pointé du doigt dans l’agression au Novitchok, un puissant agent innervant développé par l’armée soviétique, de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Youlia à Salisbury en Angleterre. Plus récemment, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné les autorités russes pour les multiples arrestations de l’opposant russe Alexeï Navalny qui ont pour objectif d’"étouffer le pluralisme politique" et de "museler l’opposition" en Russie.

Message à Washington. Considéré comme un acteur désormais indispensable au Moyen-Orient, notamment en raison de son intervention en Syrie, Vladimir Poutine a conscience de la nécessité de s’entendre avec la première puissance arabe sunnite pour arriver à consolider son autorité dans la région. Quitte à arrondir les angles, des deux côtés, pour éviter que les sujets de divergence ne rendent la relation impossible. Le président russe est en effet le parrain de Bachar el-Assad aux côtés de l’Iran sur le terrain syrien tandis que le royaume a soutenu la rébellion syrienne à ses débuts, entretient des liens étroits avec l’administration américaine et, surtout, veut empêcher à tout prix l’expansion de l’influence iranienne dans la région. D’un côté le président russe, qui se veut à l’avant-garde de la lutte contre l’islamisme sunnite, n’a pas de soucis à s’afficher avec l’homme fort du royaume wahhabite. De l’autre, le dauphin qui semble prêt à tout pour affaiblir l’Iran dans la région, échange sourire et regards complices avec un allié de la République islamique au Proche-Orient. Le pragmatisme prévaut, sans être dénué d’arrière-pensées réciproques. Riyad, qui fait désormais du retrait des Iraniens son principal objectif en Syrie, pense que Moscou peut l’aider à parvenir à ses fins. L’ours russe est pour sa part bien heureux de voir l’un des principaux alliés des États-Unis au Moyen-Orient lui faire ainsi la cour. "Chacun des deux, à travers cette photo, envoie un message aux États-Unis comme quoi l’Arabie saoudite est heureuse de montrer qu’elle a d’autres partenaires que les États-Unis quand bien même elle resterait ancrée dans l’orbite géopolitique américaine", souligne M. Bitar. "De son côté, Poutine veut montrer qu’il a des relations très solides avec l’Arabie saoudite même s’ils ont eu des désaccords sur le dossier syrien", ajoute-t-il.

Un rapprochement assumé, alors que les deux pays entretiennent des relations officielles depuis 1926. Le roi Salmane s’est rendu en Russie en octobre de l’année dernière pour y rencontrer le président russe. Les deux hommes avaient profité de cette première visite historique pour conclure différents accords militaires et énergétiques et annoncer un contrat ouvrant la voie à l’achat d’un système de défense antiaérienne russe S-400 par le royaume. Une décision qui est venue mettre un peu plus en lumière le désengagement graduel de Washington de la région, bien qu’il soit toujours le fournisseur principal d’armement de Riyad.

Le cœur de cette entente relève toutefois d’enjeux énergétiques. Riyad est le premier producteur mondial de pétrole devant Moscou, les deux pays produisant respectivement 11 millions et 10 millions de barils par jour. M. Poutine a annoncé samedi dernier qu’il s’était "mis d’accord" avec le prince héritier saoudien pour "prolonger" leur entente datant de 2016 pour une baisse de la production de pétrole, a rapporté l’AFP, ce qui permet mécaniquement de faire monter le prix du baril. Alors que les deux pays ont une économie particulièrement dépendante des revenus du pétrole, "nous allons surveiller ensemble la situation du marché", a-t-il précisé lors de la clôture du sommet du G20. Leur statut privilégié dans le domaine pétrolier leur confère un avantage de taille pour fixer les prix du marché, au grand dam de Washington.

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