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Tian an-men 1989Le marxisme réel réprime ceux qui l'avaient idéalisé

Chronique du 22 novembre

Notre ami André Senik a publié une tribune sur Figarovox, dans laquelle il développe l'idée qu'en réprimant les étudiants chinois qui soutiennent les ouvriers, Pékin interprète fidèlement la pensée de Marx :

On a appris qu'une dizaine d'étudiants chinois se réclamant du marxisme, et qui avaient pris part à une campagne de défense des ouvriers dans le sud de la Chine, ont été arrêtés par les autorités.

Depuis 1917, les États communistes nous ont habitués à réprimer tous azimuts. Les marins de Cronstadt, les millions de paysans ukrainiens, les médecins juifs, les poètes, les cinéastes, les musiciens, tous ceux qui n'avaient pas dénoncé ceux qui furent arrêtés, sans oublier ces communistes qui venaient juste d'en faire déporter d'autres ; puis, à partir des années 1970, citadins du Cambodge, ouvriers polonais de Gdansk ou encore Nord-Coréens déportés par familles entières.
Un marxiste ayant lu et compris Marx ne confond pas le prolétariat en soi et pour soi, incarné par le Parti communiste, et les prolétaires concrets.

La justification théorique de cette répression est l'impératif, formulé par Marx, de la dictature du prolétariat. Voici comment Marx le présente en 1852 dans une célèbre lettre à Weydemeyer : « Mon originalité a consisté : 1. à démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. » Il le réaffirme en 1875 dans sa Critique du programme de Gotha.
Aucun texte de Marx ne vient poser de conditions limitatives à cette dictature, qui doit exercer sa domination totale sur la société en faisant table rase du passé sur tous les plans. Or cette dictature doit être exercée non par les prolétaires eux-mêmes, mais par les prolétaires « organisés en classe, en parti et en État », ce qui est tout différent. Le Manifeste du parti communiste proclame ce rôle dirigeant du Parti communiste et de son État.

Ceux qui manifestent contre l'État communiste, fussent-ils des prolétaires, sont donc des ennemis du prolétariat, et cet État a le devoir de les vaincre par tous les moyens. Un marxiste ayant lu et compris Marx ne confond pas le prolétariat en soi et pour soi, incarné par le Parti communiste, et les prolétaires concrets. Ceux-ci ne sont pas par essence à la hauteur de ce qu'ils devraient être. Seuls le sont, par définition, les communistes ayant compris Marx. L'affaire est d'importance, car rien d'autre ne justifie que les partis communistes s'arrogent aujourd'hui encore le monopole du pouvoir politique en Chine, au Vietnam, au Laos, à Cuba et en Corée du Nord.
Il n'est donc pas marxiste de vouloir défendre les ouvriers face à l'État dirigé par le Parti communiste chinois. Ces jeunes gens croient brandir Marx contre ceux qui se réclameraient de lui de façon abusive, contre ceux qui l'auraient trahi. En réalité, ils opposent un Marx imaginaire au Marx réel. Ces étudiants ne trouveront chez l'auteur du Capital aucune justification directe et indirecte de leur action en faveur des ouvriers contre l'État prolétarien. Ils n'y trouveront même aucune place pour l'existence de la société civile, cet espace social au sein duquel chacun vaque à ses intérêts particuliers.

Le Parti communiste chinois d'aujourd'hui ne peut pas avouer crûment à la face du monde qu'en régime communiste, les ouvriers n'ont pas le droit de se syndiquer librement ni de faire grève.

De son côté, le Parti communiste chinois d'aujourd'hui ne peut pas avouer crûment à la face du monde qu'en régime communiste, les ouvriers n'ont pas le droit de se syndiquer librement ni de faire grève. Il utilise donc un vocabulaire marxiste (« mouvement contre-révolutionnaire ») pour discréditer une revendication d'essence libérale (la volonté de se syndiquer librement et de faire grève contre l'État).

Il est vrai que ces étudiants chinois n'avaient pas le choix d'adopter une autre tactique. Leurs aînés avaient essayé, en 1989, de défendre les libertés et les droits des prolétaires au nom des droits de l'homme, comme l'avaient fait les intellectuels tchèques avec la Charte 77. Ils ont été fauchés par des marxistes qui ont lu Marx, l'ont compris, et qui, comme leur maître à penser, n'aiment pas du tout les droits de l'homme, même quand ces droits sont ceux des travailleurs de chair et de sang. Alors, soutenons sans retenue ces étudiants chinois si courageux.`

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