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Le girls band sud-coréen Red Velvet chez Kim Jong-unCorée : pop culture contre Kim Jong-un

Chronique du 21 novembre

Un reportage de Sébastien Falletti envoyé spécial du Figaro livre un intéressant aspect de la guerre culturelle entre les deux Corées :

Jean moulant, taille basse, et iPhone blanc en main, Jeesi se fond dans le décor minimaliste de ce café de Séoul, où des étudiants branchés révisent leurs examens. Elle est pourtant née au royaume des Kim, dans une campagne misérable, par-delà les barbelés du 38e parallèle qui déchirent la péninsule coréenne. Mais la femme brune de 26 ans n'a pas besoin de préparer un diplôme en commerce international, elle qui a fait fortune en Corée du Nord en surfant sur l'appétit de ses compatriotes pour les starlettes sud-coréennes et chinoises.

"Dès mes 12 ans, j'ai commencé à faire du trafic frontalier avec les marchands chinois. Je leur vendais des plantes médicinales, du ginseng. En retour, le bateau revenait chargé de DVD de films chinois, américains ou sud-coréens", se souvient la jeune transfuge qui a fui la Corée du Nord en 2011, à la veille de l'avènement de Kim Jong-un. Cette fille de fermier regarde à la dérobée les films de contrebande, et découvre ébahie un nouveau monde. "Je ne comprenais pas les paroles, mais j'étais obsédée par les décors, les gratte-ciel. Ce qui me fascinait le plus c'était les avions dans le ciel", raconte Jeesi, qui se souvient encore de sa première image de Boeing fendant l'azur bleu avant de se fracasser dans une tour. "Ce n'est que des années plus tard, une fois en Corée du Sud, que j'ai découvert qu'il s'agissait des images du 11 septembre !" ajoute-t-elle. Aveu confondant qui résume l'isolement des 25 millions de Nord-Coréens, coupés du monde par une censure implacable.

Mais la jeune transfuge témoigne au Figaro d'une révolution pop souterraine à l'œuvre au royaume de Kim Jong-un, et qui sape l'emprise totalitaire de la seule dynastie communiste de la planète. Elle n'est pas portée par des brûlots politiques, mais des feuilletons à l'eau de rose et des chorégraphies sexy. "Les vidéos et films étrangers sont disponibles partout dans les “jangmadang” (marchés privés désormais tolérés par le régime). Il suffit de savoir où demander", raconte Jeesi, qui abreuvait les vendeurs de ses produits sulfureux de contrebande, en graissant la patte des douaniers dans sa ville natale de Hyesan, le long de la frontière chinoise. Une clé USB contenant une centaine de films coûte une centaine de yuans chinois (12 euros), devise désormais courante.

Le progrès technologique déjoue la censure. Malgré les mouchards, les descentes de police et les arrestations qui peuvent conduire en camp de rééducation, une large partie de la population urbaine a désormais accès à ces produits de divertissement interdits, jusqu'aux cadres du Parti des travailleurs, selon les témoignages. 75 % des transfuges affirment en avoir visionné selon Sokeel Park, le représentant à Séoul de l'ONG LiNK (Liberty in North Korea). Et cette exposition transforme en profondeur le pays le plus fermé du monde. "Derrière sa façade monolithe, la société nord-coréenne est en mutation. On assiste à l'émergence d'une sous-culture chez les millennials abreuvés par les contenus venus de l'étranger", explique Park. Cet engouement défie le monopole de la pensée d'un régime socialiste théocratique, qui ambitionne de "protéger" l'individu du berceau à la tombe. "Tout ce que je voyais, c'était la longue chevelure raide de Jeon Ji-hyun" se souvient Jeesi, des étoiles dans les yeux en évoquant l'actrice star des feuilletons sud-coréens. Ces vidéos répondent à l'appétit de glamour des nouvelles générations qui ont appris à se débrouiller sans le Parti, en trafiquant sur les marchés, après la grande famine des années 1990. Un rêve qui nourrit les envies de départs de la jeunesse des régions frontalières, appâtés par les néons de la Chine voisine et les starlettes de la Corée capitaliste.

Le développement d'une économie marchande fait émerger le consumérisme et son cortège de désirs individuels, si loin de la gangue de la propagande rouge. "Les films officiels sont toujours à la gloire du Parti et du leader, alors que dans les feuilletons sud-coréens, il y a de la romance ! C'est pour cela que tout le monde regarde", explique Jeesi. Le progrès technologique déjoue la censure et accélère l'invasion avec l'arrivée de la clé USB vers 2010, plus facile à camoufler qu'un DVD, en cas de descente de police. Les forces de sécurité avaient l'habitude de couper l'électricité avant de faire une descente dans un appartement, prenant en flagrant délit les occupants en train de visionner un DVD interdit, soudain prisonnier du lecteur, faute de courant. "Désormais, il suffit d'arracher la clé USB et la jeter par la fenêtre quand la police tambourine à la porte", raconte un transfuge.
Les séances clandestines de visionnage, rideaux baissés scellent les amitiés et les amours dans l'excitation de l'interdit. "Cela crée un sentiment de communauté, une sous-culture parmi les jeunes, avec des codes de références interdits. C'est comme fumer ensemble de la drogue en Occident", explique Park. Les styles vestimentaires des stars de Séoul vus sur les écrans se retrouvent dans la rue, comme un signe de reconnaissance tacite défiant la censure qui interdit les vêtements au style "capitaliste", tels les jeans. Dans les jangmadang, les couturières imitent les robes des actrices de Séoul et les coiffeurs la coupe K-pop. Sur les avenues staliniennes de Pyongyang, les "offices girls" soignent leur look, sac à main et talons hauts, inspiré de Hong Kong, Shanghai ou Séoul.

Élevé en Suisse, où il a été exposé aux divertissements venus d'ailleurs, Kim Jong-un prend le défi très au sérieux. Marié à la chanteuse Ri Sol-ju, le "Leader suprême" trentenaire a répliqué par une double stratégie : une chasse implacable contre les contenus étrangers, couplée à une politique culturelle ambitieuse visant à produire une pop culture nationale alternative capable de séduire la jeunesse. Au lendemain de son accession au pouvoir fin 2011, le troisième des Kim crée la surprise en créant l'orchestre féminin Moranbong, dont les jupes courtes et les talons aiguilles défraient la chronique à Pyongyang. La réponse des Kim aux girls bands de Séoul. Même Mickey Mouse, symbole de l'impérialisme américain, monte sur scène, provoquant un scandale au sein de la vieille garde. Les starlettes de Moranbong disparaissent quelques mois avant de réapparaître dans des uniformes bien plus sages. "Elles sont comme des princesses à Pyongyang", raconte une source de la capitale qui a pu côtoyer ces jeunes femmes sélectionnées pour leur beauté. Avec la première dame au look toujours étudié, elles tentent d'offrir un visage glamour au régime, pour mieux séduire les élites de la capitale, pilier de la dictature.

Chasse aux "comportements non socialistes". En avril, Kim va plus loin dans son opération séduction. Manteau de velours pourpre, mini-short noir et déhanchés osés, les Red Velvet n'ont pas le profil habituel des feux de la rampe de Pyongyang. Ce girls band sud-coréen enchaîne ses tubes, dont Bad Boy devant une assistance sévère de caciques du Parti des travailleurs, dans une salle bondée de la capitale nord-coréenne. Les deux Corées se font face, le temps d'un spectacle. La jeunesse sexy aux chevelures décolorées, et les cadres enrégimentés de l'appareil stalinien s'observent. Sous le regard des censeurs, la foule en uniforme applaudit d'abord timidement puis s'enflamme aux sons de la K-Pop "capitaliste". À la fin du show, le "Leader suprême", Kim Jong-un, en personne vient saluer les starlettes de Séoul. "J'ai réarrangé mon emploi du temps pour venir vous voir", déclare le dictateur tout sourire.

Cette rencontre était inimaginable quelques semaines plus tôt, alors que Séoul et Pyongyang étaient à couteaux tirés, le long de la DMZ, la frontière la plus militarisée du monde. Elle symbolise alors le spectaculaire rapprochement intercoréen enclenché lors des Jeux olympiques d'hiver et qui doit se poursuivre par un nouveau sommet spectaculaire à Pyongyang entre Kim et son homologue sud-coréen Moon Jae-in, le 18 septembre.

En saluant les Red Velvet en coulisses, le jeune Kim lance-t-il le signal d'une ouverture aux jeunes privilégiés de la capitale, ou une simple offensive de charme diplomatique visant à séduire Séoul ? Le doute est permis. "Kim marche sur la corde raide. Le train du changement est en marche, et le régime tente d'y répondre. Il sait qu'il doit offrir des meilleures conditions de vie à sa population", analyse Sokeel Park. Depuis son sommet historique avec Donald Trump, à Singapour, le 12 juin, le "Maréchal" jure vouloir donner la priorité au développement de sa fragile économie, étranglée par les sanctions. Mais, parallèlement, le régime accroît la chasse aux "comportements non socialistes", au sein des masses. Un euphémisme désignant le style vestimentaire inspiré de l'étranger "capitaliste". Cette campagne est encore montée d'un cran à la veille de la grande parade célébrant le 70e anniversaire du régime, ce 9 septembre, selon Radio Free Asia. Le défi est crucial pour l'assise future du régime, engagé dans une course-poursuite économique pour satisfaire les besoins grandissants de ses élites. Face aux "bombes" de la K-pop, l'arsenal atomique des Kim ne suffit plus.

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