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manifestation islamiste contre Asia BibiPakistan : une poudrière de l'islamisme

Chronique du 14 novembre

Dans un entretien avec Jean-François Colosimo réalisé par Eugénie Bastié pour Le Figaro l'historien des idées et des religions explique pourquoi le sort d'Asia Bibi déchaîne les passions des islamistes. Le blasphème tient une place centrale dans l'islam politique, en particulier dans un pays où la charia est au centre du système juridique :

Eugénie Bastié : Comment comprendre l'acharnement des islamistes pakistanais à l'égard d'Asia Bibi?

Jean-François Colosimo : ‑ L'Asie nous est, par définition, plus lointaine que le Proche-Orient. Elle ne constitue pas moins un épicentre des convulsions du monde musulman. Le Pakistan est une poudrière dotée du feu atomique où l'islamisme fait, au sens propre, la loi. Il ne tient pas que la rue, mais gangrène aussi l'éducation, l'armée, le gouvernement. Le premier ministre, Imran Khan, à l'allure si branchée et libérale, s'est fait élire, en août 2018, sur la promesse de renforcer la charia.

En mobilisant les foules contre l'arrêt de la Cour suprême qui a acquitté Asia Bibi, en appelant à l'assassinat des juges, à la mutinerie des soldats et des policiers, Khadim Hussain Rizvi, le chef du parti intégriste Tehreek-e-Labbaik Pakistan, a montré où est le vrai pouvoir. Dire non à la pression de l'opinion mondiale revient, pour les islamistes, à réarmer le djihad intérieur contre les minorités mécréantes et le djihad extérieur contre l'Occident impie. C'est que, depuis ses débuts, nationalisme et fondamentalisme font bon ménage dans la République islamique du Pakistan. Tout en posant au pays moderne et à l'alliée du monde libre, elle n'a cessé de jouer un double jeu au point d'avoir procuré une base arrière aux talibans et un refuge clandestin à Ben Laden.

Eugénie Bastié : Pourquoi la question du blasphème a-t-elle autant d'importance pour l'islam politique?

Jean-François Colosimo : ‑ Ressort anthropologique à l'intersection entre le religieux et le politique, le blasphème permet de sacraliser l'unité transcendante du corps social en posant des interdits absolus dont la transgression se traduit par la mort physique ou civile. Ce qu'avait compris l'imam Khomeyni en s'emparant, dès 1989, de l'affaire Rushdie: réveiller l'Oumma pour qu'elle se purifie, qu'elle entre dans la lutte finale et convertisse le monde requiert de désigner l'ennemi. Or, pour l'islamisme, il est universel. Hors les soumis à la charia, il n'y a que des sacrilèges ou des apostats. La terreur en devient, sur un mode totalitaire, un devoir d'État.

Eugénie Bastié : Quelle est justement la place de la charia au Pakistan et jusqu'à quel point le régime est-il islamiste?

Jean-François Colosimo : ‑ Ce sont les deux composantes essentielles de son code génétique. Le Pakistan naît du projet idéologique formulé par l'Indo-musulman Mohammed Iqbal au début du XXe siècle: l'islam, pour s'émanciper et s'imposer, doit se refonder sur sa force éminente qui est de disposer d'un corpus juridique organique fusionnant les ordres spirituel et temporel, à savoir la charia. Mais, pour qu'elle soit de plein exercice, il faut éradiquer toute mixité. L'opposition frontale des deux nations théorisée par son disciple, Ali Jinnah, conduit en 1947 à la partition de l'Inde, avec son cortège de massacres et d'exodes ethnico-religieux. Au même moment, Maulana Maududi, l'émule local de Hassan el-Banna, le fondateur des Frères musulmans, assigne à son parti, le Jamaat-i-Islami, la mission de transformer la nation nouvelle en "avant-garde de la révolution islamiste mondiale" vivant non seulement sous la charia, mais aussi par la charia et pour la charia.

Dès sa création, le Pakistan revendique constitutionnellement la souveraineté d'Allah. Le droit civil s'inspire de la Common Law du colonisateur britannique, mais à la condition qu'il ne contredise pas la loi coranique. Dans les faits, le régime militaire du général Zia ul-Haq entame, au tournant de 1980, une islamisation à marche forcée du pays qui se traduit, dans les tribunaux, par l'adoption des peines prévues par la charia, dont la lapidation par exemple pour la femme adultère. Ce double arsenal juridique permet ainsi de recourir soit à la diffamation, soit au blasphème pour exclure et réduire à néant toute différence jugée déviante.

Eugénie Bastié : Quel type d'islam caractérise le Pakistan?

Jean-François Colosimo : ‑ Musulmans à 95 %, les Pakistanais sont sunnites à plus de 75 % et de tradition hanafite: dominante en Asie, en apparence libérale pour s'être édifiée dans un contexte culturel complexe, cette école juridique porte précisément une grande attention à l'endiguement des "Infidèles". (…)

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