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couverture de The EconomistChine/Etats-Unis : la guerre ne fait que commencer

Chronique du 19 octobre

Dans un article publié le 17 octobre par Les Échos, Frédéric Schaeffer, correspondant à Pékin, analyse les raisons pour lesquelles, selon lui, la guerre Chine/États-Unis ne fait que commencer :

La guerre commerciale n'est que le prélude à un affrontement global. Washington cherche à contenir l'émergence de la Chine comme superpuissance du XXIe siècle.

Un discours aux accents de guerre froide. Ce jeudi 4 octobre, tandis que les Américains ont les yeux rivés sur le Capitole pour le débat sur la candidature de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, se joue à quelques pas de là un changement majeur dans les relations sino-américaines. À la tribune du Hudson Institute, un centre de réflexion conservateur de Washington, le vice-président Mike Pence, se lance dans le plus virulent réquisitoire jamais prononcé contre la Chine par un haut responsable américain depuis le dégel des relations entre les deux pays, il y a quatre décennies.

Tout y passe dans cette diatribe de quarante minutes. Le numéro deux des États-Unis va bien au-delà de la compétition commerciale déloyale, du vol de propriétés intellectuelles et des transferts forcés de technologies. Il dénonce l'expansionnisme diplomatique et le jeu militaire "dangereux" en mer de Chine, apporte son soutien à Taïwan dont le modèle démocratique constitue "la meilleure voie pour tous les Chinois", dénonce "l'État de surveillance inégalé" bâti par la Chine et son "retour en arrière drastique" sur le plan des libertés publiques et, pour couronner le tout, l'influence "malveillante" de Pékin dans le processus électoral des États-Unis. Fermez le ban !

Attaque frontale. Alors que les Chinois profitent, eux, des jours de congé de la fête nationale, le régime communiste se contente de juger "ridicules" les accusations énoncées. Mais des visages ont dû se crisper derrière les murs ocre de Zhong Nan-haï, le cœur du pouvoir chinois jouxtant la Cité interdite. Jamais la Chine n'a été attaquée publiquement de cette manière auparavant. Une attaque frontale tous azimuts. Pour Pékin, c'est désormais une certitude : Washington cherche à contenir l'émergence de la Chine comme puissance dominante pour le XXIe siècle. Et il convient, en conséquence, de se préparer à un long bras de fer.

Les États-Unis ont raison de craindre la Chine. Non seulement la montée en puissance économique du géant asiatique ces trente dernières années a déjà contribué à modifier les rapports de force, mais les ambitions chinoises ne s'arrêtent pas là. Comme le souligne Alice Ekmann, en charge de la Chine à l'Institut français des relations internationales (Ifri), c'est "une volonté de puissance à 360°" que vise le Parti communiste chinois à travers son "grand renouveau de la nation chinoise"(1).

La Chine veut tous les attributs de la superpuissance et multiplie les initiatives économiques, militaires, diplomatiques, politiques mais aussi idéologiques. Elle modernise son armée et fait voguer une armada de plus en plus impressionnante, investit des milliards dans l'intelligence artificielle, rêve de passer du statut de plus grand pollueur de la planète à celui de puissance verte exemplaire et se lance dans la course aux étoiles.

À l'international, c'en est fini de la discrétion de la Chine :  les nouvelles routes de la soie du président Xi Jinping répondent autant à des considérations économiques que politiques, au moment où le géant asiatique veut bouleverser la gouvernance mondiale.

2049 à l'horizon. Quel que soit le domaine, la méthode est souvent la même : Pékin met des moyens financiers considérables là où les jeux sont encore ouverts et détermine une stratégie avec un calendrier précis. Passé une première étape en 2035, la Chine devra s'imposer comme leader dans tous les domaines fixés à horizon 2049, date du centenaire de la République populaire.

À cette échéance, non seulement la Chine doit rattraper les États-Unis, mais elle doit parvenir à les dépasser. Cette stratégie est particulièrement visible dans le plan "Made in China 2025" dans lequel la Chine a fixé dix secteurs industriels prioritaires, menaçant les stars de la Silicon Valley. Une Chine au "socialisme moderne" se "hissera au premier rang du monde" d'ici à 2050, a prévenu Xi Jinping lors du XIXe congrès du Parti communiste chinois il y a un an.

Cette détermination, méthodiquement planifiée, des autorités chinoises à faire de la Chine la puissance du XXIe siècle ne pouvait qu'aboutir à un durcissement des relations avec les États-Unis. Si la méthode Trump est parfois contestée, "il y a un sentiment général à Washington que la Chine ne peut plus continuer à enfreindre toutes les règles internationales,  observe Philippe Le Corre, senior Fellow à la Harvard Kennedy School. Et ce ras-le-bol enjambera les élections américaines de mi-mandat, quelle que soit leur issue". Les relations sino-américaines sont désormais sous le sceau de la compétition et de la confrontation.

La contrainte de la peur. Observant la montée en puissance chinoise, "les États-Unis et la Chine échapperont-ils au piège de Thucydide ?", s'interroge Graham Allison, éminent professeur de Harvard, dans un livre paru au printemps 2017 (2) particulièrement remarqué des faucons de la Maison-Blanche. L'expression fait référence à l'historien grec du IV siècle avant J.C. "C'est la montée en puissance d'Athènes et la peur qu'elle instilla à Sparte qui rendit la guerre inévitable", écrit Thucydide dans "La guerre du Péloponnèse".

Graham Allison explique, au regard de l'histoire, que lorsqu'une puissance émergente est venue contester une puissance établie, cette dernière lui a souvent fait la guerre sous la contrainte de la peur. Pour l'intellectuel américain, l'histoire regorge d'exemple en ce sens. Depuis la Renaissance, le piège de Thucydide s'est ainsi refermé à douze reprises, comme lors de la rivalité anglo-allemande au tournant du XXe siècle ou celle entre les rois de France ou des rois de France et Habsbourg au XVIe siècle. Seuls quatre passages d'une puissance à une autre ont échappé à un conflit armé. À l'aune de cette observation, une guerre économique entre les États-Unis et la Chine n'est qu'un moindre mal.g

Notes : (1)"Ramses 2019, Les chocs du futur", ouvrage collectif de l'Ifri, Dunod.
(2)"Destined for War. Can America and China escape Thucydide's Trap ?", Houghton Mifflin Harcourt, non traduit

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