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le cimetière des frères de la forêtPays Baltes : la résistance des Frères de la Forêt

Chronique du 4 octobre

Dans Le Figaro, Lucas Buthion évoquait le 28 septembre l'histoire oubliée de la résistance balte au soviétisme :

Ce 28 septembre 1978, l'Europe de l'ouest se réveille avec l'annonce de la mort de Jean-Paul 1er, après 33 jours de Pontificat. À près de 2 000 km de Rome, quelques heures plus tard, c'est aussi une page de l'histoire des États baltes qui va – symboliquement – se clore, 33 ans après la fin de la seconde guerre mondiale. Cette ère qui s'achève avec la noyade d'un homme, August Sabbe, dans les courants de la Vohandu – plus longue rivière d'Estonie – c'est celle des "Frères de la Forêt".

Les mémoires collectives n'ont pas oublié le jusqu'au-boutisme de quelques hordes de soldats japonais après la capitulation d'Hiro-Hito qui, tels des maquisards d'Extrême-Orient, continuèrent à se battre pour l'Empire. Nos livres d'histoire présentent cette anomalie comme une illustration singulière – et unique — du fanatisme des soldats du Soleil Levant de l'époque. Et pourtant.

À l'ombre du rideau de fer en train de s'abattre sur l'Europe après le partage du continent à Yalta, à l'abri des regards des opinions publiques occidentales encore trop occupées à panser leurs plaies, dans les pays baltes, des mouvements de partisans s'engagent eux aussi – sans forcer l'analogie avec la situation japonaise – à "continuer le combat" face au géant soviétique.

Fort du soutien tacite d'une large part de leurs contemporains, près de 70 000 Lituaniens, Lettons et Estoniens s'attacheront à résister, au cours de la décennie suivante, au pouvoir de Moscou. Les populations de ces États n'ont en effet pas oublié les violences et les déportations de masse engendrées par l'invasion soviétique de 1940 - avant l'occupation allemande qui durera jusqu'à la fin de la guerre. Les vastes étendues de forêts de pins, de tilleuls, de chênes et de frênes qui couvrent une importante partie des territoires de la Baltique sont le refuge et le camp de base de ces combattants de l'ombre : "les Frères de la forêt".

Jusqu'au milieu des années 1950, ce mouvement de résistance balte – en réalité davantage une juxtaposition de poches de guérillas qu'un réseau structuré et centralisé – peut se targuer, à travers des centaines d'attaques armées, des assassinats de dignitaires et militants communistes et autres actions coup de poing en tout genre, d'avoir entaillé l'impitoyable domination soviétique. Une "entaille", qui cause tout de même environ 50 000 morts.

Près de 70 000 Lituaniens, Lettons et Estoniens s'attacheront à résister, au pouvoir de Moscou. August Sabbe est de ceux-là.

La puissance du contre-espionnage soviétique, des opérations militaires à large échelle en 1952, puis une campagne d'amnistie après la mort de Staline en 1953 essouffleront malgré tout l'activisme des Frères de la forêt. Ainsi en Estonie, sur les 15 000 combattants de la décennie 1944-1953, ils ne sont plus qu'une poignée d'irréductibles à persister dans la clandestinité, encore dans les années 1960 et 70. August Sabbe est de ceux-là.

Né en 1909 de parents fermiers modestes, son histoire se confond avec les soubresauts et les tourments de la jeune République d'Estonie, dont l'indépendance est proclamée en août 1918, sur les cendres incandescentes de l'empire tsariste. Les guerres vont marquer l'existence de Sabbe au fer rouge - à l'image de toute sa génération dans cette région de l'Europe.

La guerre d'indépendance tout d'abord qui, de 1918 à 1920, verra ses deux frères aînés mourir pour une Estonie affranchie du joug de la Russie, devenue bolchevique. La Guerre Mondiale ensuite, qui obligera August Sabbe à chercher refuge (déjà) par trois fois dans les forêts voisines de son village natal de Paidra : en 1941, pour se soustraire à la mobilisation soviétique ; en 1944 ensuite, pour éviter l'enrôlement de force dans l'armée allemande ; puis en 1945, de nouveau pour échapper à l'emprise de l'armée rouge. Ce n'est qu'à la faveur d'une amnistie générale qu'il décide de quitter la forêt pour retrouver la ferme et le moulin de son enfance.

Bien décidé à mener une vie normale, August Sabbe se forge rapidement une solide réputation de meunier à force de travail acharné - tant et si bien que son moulin devient un point de passage et de rassemblement pour les villageois environnants. Las, le succès a parfois un goût bien amer ! Fort de cette notoriété, celui qui n'a cessé d'être viscéralement attaché à l'Estonie indépendante de son adolescence est contraint de devenir un informateur du KGB.

Apparemment peu efficace dans cette fonction qu'il doit remplir contre son gré, il semble que Sabbe se soit résolu à s'enfuir tandis que des agents du KGB s'apprêtaient à le harponner – pour le rappeler à ses devoirs d'informateur du renseignement soviétique. C'est ainsi qu'il rejoint les Frères de la Forêt. Il se cachera dès lors, des années durant, dans un bunker, avec quelques compagnons – bunker qui devra être abandonné après qu'un promeneur a pénétré dans celui-ci par accident, via la cheminée.

Sabbe comprend-il alors qu'il est perdu ? Pense-t-il à ses frères, tombés 60 ans plus tôt, pour une Estonie libre et indépendante ?

Avec le temps, Sabbe devient toutefois esseulé, ses compagnons étant morts ou ayant quitté la forêt pour se ranger. Déjouant les probabilités, il n'est, pendant ces décennies illégales, jamais trahi par ses proches - que le KGB tente pourtant de recruter à de multiples reprises, pour l'assassiner dans son repaire. Suite à l'assassinat d'un autre Frère, Kalev Arro, en 1974, les autorités soviétiques sont persuadées d'en avoir terminé avec les Frères de la Forêt en Estonie. Le nom d'August Sabbe est alors tombé dans l'oubli.

Mais des chapardages, vols de nourriture et autres disparitions d'ustensiles près de son village natal éveillent bientôt, de nouveau, les soupçons de la milice locale. Rapidement, il devient évident que le quasi-septuagénaire est bien vivant. Celui-ci a, qui plus est, commis l'imprudence – ou l'impudence – de menacer sans subtilité des braconniers qui ont trouvé son fusil de chasse en forêt, pour récupérer son bien. Décidée à arrêter le vieil homme, la milice locale lance une opération d'envergure pour sa recherche - le quadrillage à l'aveuglette des forêts environnantes, à défaut de savoir où chercher, devant inéluctablement mener sur la piste du partisan.

Ce 28 septembre 1978 donc, pêchant tranquillement aux abords de la Vohandu, August Sabbe comprend rapidement, en fugitif aguerri, que les deux hommes qui l'abordent, à l'accoutrement de pêcheurs, ne sont pas simplement à la recherche de points d'eau où le poisson foisonne, comme ils le prétendent. Trompés par la gentillesse spontanée du vieux Sabbe et son caractère totalement inoffensif, les deux pêcheurs - en réalité des agents du KGB- sont persuadés de ne pas avoir ferré le bon poisson. À ce moment-là, August Sabbe est sur le point de passer à travers les mailles du filet.

C'est sans compter l'excès de zèle des deux agents. Piqués d'une curiosité toute professionnelle, ceux-ci effectuent - pas si innocemment — quelques clichés aux côtés du vieux pêcheur débonnaire, "en souvenir". Ils se prennent aussi à lui poser quelques questions, en apparence terriblement banales : nom ; adresse ; la routine.

Nullement troublé, Sabbe aurait aisément donné un nom étranger aux deux acolytes. La suite, en revanche, l'aurait trahi, comme le racontera Hans Salm, un responsable local de la milice. Ne sachant que répondre - et pour cause — quant à son adresse, August Sabbe se serait agacé, comprenant qu'il était pris en photo. "Ne mentez pas, votre nom est August Sabbe, et vous êtes en état d'arrestation !". L'expression de ces quelques troubles a suffi pour précipiter la fin de 33 années de clandestinité.

Sabbe comprend-il alors qu'il est perdu ? Pense-t-il à ses frères, tombés 60 ans plus tôt pour une Estonie libre et indépendante ? Toujours est-il que son choix est fait : il ne se rendra pas.

Dans la précipitation, il ne parvient pas à dégainer son pistolet, resté dans sa poche - sauvant probablement de

L'Estonie, la Lettonie et la Lituanie recouvreront, avec la chute de l'URSS, leur indépendance et leur place perdue dans le concert des nations.

façon involontaire la vie des deux agents du KGB, pas préparés à le voir ouvrir le feu. Tant pis : le combattant que Sabbe n'a cessé d'être est décidé à faire face. S'ensuit une lutte âpre, confuse, déséquilibrée qui entraîne les trois hommes à l'eau – la rivière faisant office de champ de bataille. Sur le point d'être noyé par ses ennemis rompus – comme tout agent du KGB qui se respecte – aux techniques du karaté, Sabbe se résout finalement à abdiquer.

Hissé et poussé, vaincu, sur le rivage, le captif profite soudain d'un moment de flottement pour repousser ses opposants en arrière, alors qu'ils se trouvent encore dans la rivière. En un éclair, il replonge dans le cours d'eau et tente de s'échapper. A-t-il heurté un quelconque obstacle sous l'eau (peu profonde à cet endroit) ? S'est-il noyé intentionnellement pour en finir ? Une chose est sûre : Sabbe ne refera plus surface vivant.

Ce n'est qu'une dizaine d'années après ce funeste baroud, à l'issue d'une série de manifestations pacifiques – connues depuis comme "la révolution chantante" – que l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie recouvreront, avec la chute de l'URSS, leur indépendance et leur place perdue dans le concert des nations.

Et chaque 20 août – jour du rétablissement de l'indépendance de l'Estonie –, des fleurs et des bougies viennent, année après année, orner les berges de la rivière Vohandu, près du lieu où le dernier plongeon d'August Sabbe sonna le glas de l'épopée héroïque des Frères de la forêt.

http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2018/09/26/31005-20180926ARTFIG00286--les-freres-de-la-foret-ou-l-histoire-oubliee-de-la-resistance-balte-au-sovietisme.php

Source : Le Figaro

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