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le soleil ne se lève plus à l'estDaech en phase de réorganisation reste un danger

Chronique du 25 septembre

Patron de la DGSE de 2013 à 2017, Bernard Bajolet, 69 ans, revient, dans "Le soleil ne se lève plus à l'est", sur sa longue carrière de "diplomate de guerre", au cours de laquelle il a été ambassadeur à Sarajevo, Amman, Alger, Bagdad et Kaboul, où il a notamment travaillé avec le gendarme Arnaud Beltrame et le policier Franck Brinsolaro, morts dans les attentats de Trèbes et de Charlie Hebdo.

Dans un entretien avec Jean Chichizola publié par Le Figaro, revenant sur la politique arabe de la France, il rappelle combien l'organisation État islamique, en cours de réorganisation, reste un danger :

Jean Chichizola. - Vous décrivez les relations difficiles entre Paris et Alger et semblez douter d'un "grand soir franco-algérien" de la mémoire et de la réconciliation…

Bernard Bajolet. - Je crois à une évolution par petits pas. Et ce pour deux raisons. La première tient à un problème de génération. La nomenclature algérienne, issue ou héritière de la guerre d'Algérie, a toujours besoin de se légitimer en exploitant les sentiments à l'égard de l'ancienne colonie. La seconde raison est plus conjoncturelle: le président Bouteflika, avec tout le respect que j'éprouve pour lui, est maintenu en vie artificiellement. Et rien ne changera dans cette période de transition. Si ouverture il y a, il faudra aussi qu'elle soit réciproque avec, entre autres choses, l'ouverture des archives du FLN… Mais des avancées existent, souvent très discrètes: les pieds-noirs, et même les anciens appelés, sont bien accueillis en Algérie. Quand j'étais ambassadeur, les Algériens nous ont sincèrement aidés à rechercher, en vain, les corps de soldats français torturés et tués par le FLN. Il y a en revanche un réel blocage sur la question des harkis.

Jean Chichizola. En 1993, Dominique de Villepin vous confie: "La politique arabe de la France, c'est terminé." Mais pour vous, la France a toujours un rôle particulier à jouer. Est-ce réaliste ?

Bernard Bajolet. Oui et non. Je ne parlerais d'abord plus de "politique arabe", car il ne faut pas oublier Israël. Mais la parole de la France est toujours écoutée. Ne nions pas le poids des mots quand la parole est claire et forte. Pour cela, il ne faut pas plus d'avions, de chars ou de canons mais du courage politique. La France s'est fait entendre dans la négociation de l'accord nucléaire iranien en améliorant un texte négocié en secret par les États-Unis. Au passage, cet accord est certes imparfait, mais ce n'est pas une raison pour l'abandonner. La France a aussi joué un rôle majeur dans l'accord, sans précédent, sur le climat. Dans un monde où le multilatéralisme est en crise, où la parole du président des États-Unis d'Amérique ne vaut pas grand-chose, nous avons notre rôle à jouer. Mais nous ne pouvons pas nous passer de l'Europe. Le défi étant de regagner l'adhésion des peuples en les protégeant, en protégeant nos emplois, nos industries sans tomber dans le protectionnisme, en nous protégeant aussi des mouvements migratoires sans xénophobie.

Jean Chichizola. La fin de Daech en Syrie et en Irak sonne-t-elle la fin du terrorisme et de son impact dans les sociétés occidentales ?

Bernard Bajolet. Daech a été vaincu militairement, il n'a pas été vaincu politiquement et socialement. Il ne faut d'ailleurs pas le sous-estimer, il est en train de se réorganiser et reste dangereux. Dès les années 2000, j'expliquais qu'en Irak, il fallait priver les islamistes de leur base sociologique en réintégrant les sunnites dans le jeu politique. Mais en Occident, le terrorisme "d'inspiration" est tout aussi préoccupant. Les années Daech ont mis au jour des clivages au sein de la société française. Les services de renseignement peuvent être performants, mais ils ne sont pas infaillibles, et comment d'ailleurs détecter et intercepter un terroriste "inspiré" sans lien avec une organisation terroriste ?

Il faut donc, là encore, priver les terroristes de leur base sociologique en luttant contre les inégalités, en favorisant l'intégration de nos concitoyens d'origine étrangère, en maîtrisant mieux l'immigration nouvelle, en intégrant mieux l'islam, en luttant contre l'intolérance, en traitant du problème de la drogue, des quartiers difficiles… C'est certes plus facile à dire qu'à faire. Et la polémique n'est jamais loin comme celle récente sur la langue arabe. Il faut bien sûr la valoriser! À la DGSE, au Quai d'Orsay, nous manquions d'arabisants! C'est Jean-Michel Blanquer qui a raison, mais il y a un blocage politique.

Jean Chichizola. Ambassadeur à Bagdad de 2003 à 2006, vous évoquez les erreurs américaines en Irak. Puis les hésitations occidentales en Syrie après 2011, hésitations marquées par une certaine ambiguïté sur les "freedom fighters" islamistes anti-Assad devenus des djihadistes anti-occidentaux. L'Occident a-t-il nourri le terrorisme ?

Bernard Bajolet. Nous avons toujours eu ce problème en tête. Nous pensions tous à l'Afghanistan où, contre l'Union soviétique, les Américains ont nourri l'islamisme pour aboutir à un al-Qaida et à un Ben Laden "made in USA". À partir de 2011-2012, la France a donc soutenu des groupes d'opposition, mais en se gardant d'aider des mouvements qui étaient en contradiction avec notre vision d'une Syrie du futur. Le problème est que les pays du Golfe et la Turquie n'ont pas eu la même politique et les mêmes préoccupations. En outre, Bachar el-Assad a libéré par dizaines des islamistes emprisonnés, dont certains sont devenus des chefs de Daech et d'al-Qaida, pour déstabiliser et discréditer l'opposition syrienne.

Jean Chichizola. Pour revenir aux enjeux de sécurité nationale, vous avez été trois ans coordonnateur national du renseignement auprès de Nicolas Sarkozy. Pensez-vous qu'on pourrait encore améliorer l'efficacité du renseignement français, et comment ?

Bernard Bajolet. Je pense qu'il faut profiter du moment présent, de très relative accalmie, pour achever la réforme du renseignement en créant, ce que j'avais proposé comme CNR, aux côtés de la DGSE, une direction générale du renseignement intérieur englobant la DGSI, le renseignement territorial, la direction du renseignement de la Préfecture de police de Paris et intégrant des gendarmes.

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Source : Le Figaro édition papier du 21 septembre.

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