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La répression du régime sandiniste s'aggraveNicaragua : La répression sandiniste s'aggrave

Chronique du 13 septembre

Après 5 mois de manifestations populaires, le régime marxiste de Daniel Ortega multiplie les arrestations, notamment chez les étudiants. Ceux-ci sont naturellement, accusés de "terrorisme. Le gouvernement n'a repris le contrôle du territoire qu'au prix de quelque 500 morts. Mais le pouvoir "sandiniste" est aujourd'hui ébranlé.

Rappelons ce qu'est le "sandinisme" et comment il a évolué. En 1934 disparaissait Augusto Sandino, chef d’une guérilla opposée à la présence nord-américaine au Nicaragua. Daniel Ortega, né en 1945, est un militant du Front sandiniste de libération nationale, fondé en 1961, d'obédience marxiste. Il passe sept ans en prison, de 1967 à 1974. En 1979 les sandinistes renversent le régime d’Anastasio Somoza. Daniel Ortega, alors âgé de 34 ans, préside la junte qui prend le pouvoir. En 1990 Daniel Ortega est cependant vaincu lors de l’élection présidentielle, remportée par Violeta Chamorro. En 2006, après plusieurs échecs, le leader sandiniste retrouve le pouvoir en remportant le scrutin présidentiel. Il rejoint l'ALBA, Alliance bolivarienne pour les Amériques  créée en 2004 par Chavez et Castro à La Havane. Réélu en 2011, il s’impose cinq ans plus tard au terme d’une élection controversée. Sa femme, Rosario Murillo, très impopulaire, est devenue sa vice-présidente. Le 18 avril 2018 a commence une grave crise politique provoquée, au départ, par un projet de réforme des retraites désormais abandonné.

Renaud Risi correspondant de La Croix à Managua écrit ainsi :

Depuis le vendredi 7 septembre, Alejandro respire mieux. Pour l’homme aux cheveux blancs originaire de la côte caraïbe, les jours précédents avaient été particulièrement éprouvants. Mardi 4, son fils de 20 ans avait été arrêté avec cinq autres membres d’un mouvement étudiant alors qu’ils se rendaient à une réunion. Une arrestation sans mandat, décidée par le seul pouvoir politique.
"Pendant ces quelques jours, je n’ai rien su de mon fils, raconte Alejandro. Je n’ai pas pu le voir, ni savoir ce qu’on lui reprochait, ni même comment il allait. Tout juste m’a-t-on autorisé à lui faire passer de la nourriture. C’est un excellent étudiant, qui a reçu une bourse pour aller étudier à Managua, à l’Université centraméricaine. Ce n’est pas un délinquant !"

La sinistre prison d’El Chipote. L’inquiétude d’Alejandro était d’autant plus grande que son fils n’était pas dCinq mois après le début de la crise, le régime de Daniel Ortega, ex-révolutionnaire revenu au pouvoir en 2007 en faisant alliance avec le secteur privé nicaraguayen, ne relâche pas son emprise. Les bilans communiqués par les ONG de défense des droits de l’homme sont variables, mais font état de 400 à 500 morts, pour plusieurs milliers de blessés. Il y a dix jours, des tirs provenant d’un véhicule pro-Ortega visant une manifestation d’opposants ont encore fait deux blessés.

Arrestations sans mandat... Surtout, l’heure est désormais aux arrestations. "Des listes de gens qui vont aux manifestations ont été établies localement, avec l’aide des comités de quartiers, les CPC (Conseil du Pouvoir Citoyen). Les autorités cherchent ces personnes, les arrêtent sans mandat, avant de les conduire au Chipote ou dans des prisons clandestines", explique Andres (1). Voilà deux mois que ce jeune responsable d’ONG ne dort plus chez lui. Il habite une "casa de seguridad" ("maison de sécurité") – un terme générique pour parler d’un toit, ou de plusieurs, où il a pu trouver refuge afin d’échapper à la traque du pouvoir.

Andres est d’autant plus prudent que Techo, l’ONG chilienne pour laquelle il travaille, organisme qui se consacre aux problèmes de logement dans toute l’Amérique latine, s’est jointe au mouvement social contre le régime de Daniel Ortega. À ce titre, Andres participe aux efforts visant à coordonner le travail des différents secteurs de l’opposition pour mener une action cohérente et définir une stratégie efficace. "Les atteintes aux droits de l’homme ne sont pas nouvelles, explique-t-il. Si la violence n’était pas aussi forte avant avril, voilà des années que le mouvement social est réprimé par ce régime autoritaire".

... et condamnations sans preuves. Si Techo se mobilise, c’est aussi parce que, dès son origine, la contestation a attiré de nombreux jeunes qui donnent un coup de main à l’ONG sur les chantiers comme bénévoles. Comme, par exemple, le fils d’Alejandro récemment libéré. "Il s’agit de cas de détention arbitraire et de criminalisation de jeunes qui exercent les droits universels à la liberté d’expression et à la réunion pacifique", dénonce l’ONG sur les réseaux sociaux. L’une des premières victimes de la répression, Orlando, tué le 20 avril, était aussi volontaire chez Techo.

Mais le gouvernement voit les choses d’un tout autre œil : à ses yeux, les manifestants ne sont que des "terroristes" et des "putschistes". Voire des assassins. Comme Brandon Lovo, 18 ans, et Glen Slate, 21 ans, les premiers à être passés devant le juge. Fin août, ils ont été condamnés respectivement à 23 et à 12 ans de prison pour l’assassinat d’un journaliste le 21 avril, en l’absence pourtant de toute preuve ou de témoignage crédible. Pour la veuve, qui vit aujourd’hui en exil, il ne fait d’ailleurs pas de doute que c’est bien un policier qui a tué son mari, et non les deux manifestants.

Confrontés à cette répression aux facettes multiples – intimidations, menaces, violences, arrestations, condamnations… –, beaucoup de militants des droits de l’homme ont commencé à quitter le pays. Donald Munoz, responsable d’une petite ONG, l’Association civique pour la démocratie, s’est ainsi réfugié il y a deux semaines quelque part en Amérique centrale.

"Nous avions commencé à documenter les violences dans les manifestations, y compris en les filmant, explique-t-il. Des menaces de mort n’ont alors pas tardé sur les réseaux sociaux, puis sur mon téléphone portable. Des messages me disant qu’on savait où je vivais, où habitaient mes proches…" Il était temps de partir.

Snipers et groupes paramilitaires. Du point de vue du pouvoir, cette répression est efficace : si l’opposition continue de manifester, notamment pour exiger une élection présidentielle anticipée, ses rassemblements bleu et blanc, couleurs du drapeau national, attirent bien moins de monde qu’à l’origine du mouvement. "En avril, en mai, le gouvernement était débordé, raconte un diplomate européen. Le pouvoir paniquait. Daniel Ortega aurait pu tomber, notamment lors de la grande marche des mères, le 30 mai, qui s’est d’ailleurs soldée par 16 morts. Il a eu recours à des snipers, à des groupes paramilitaires. Depuis juillet-août, le gouvernement a repris le contrôle du territoire."

Près de cinq mois après le début de la crise, le gouvernement assure même que la situation est redevenue "normale". Le week-end, on se promène en famille sur le Malecon, le long du lac Xolotlan, où la vice-présente Rosario Murillo – par ailleurs femme du Comandante –, a fait planter de grands "arbres de vie" en métal, sculptures ésotériques et colorées dont certaines, ailleurs dans la capitale, ont été fauchées par les manifestants.

Toujours le long du lac, on peut aussi visiter le parc des cathédrales miniatures du pays, inauguré il y a quelques années par le régime, comme pour souligner le rapprochement que le pouvoir sandiniste avait scellé avec l’Église catholique, ancien adversaire au temps de la révolution et du premier pouvoir de Daniel Ortega (1979-1990).

Ortega le silencieux devient bavard. Pour mieux faire passer son message, Daniel Ortega "le silencieux" – il a été réélu en 2016 sans tenir un meeting, et il occupe le palais présidentiel depuis janvier 2007 sans avoir donné une conférence de presse, soit 4 285 jours, selon le décompte quotidien de La Prensa, journal d’opposition – est devenu bavard. Lui qui n’accordait jamais d’interview multiplie désormais les apparitions, y compris sur les chaînes américaines, pour dénoncer les manifestants "criminels" et assurer, sans sourciller, que les morts sont le fait des seuls opposants, soutenus par Washington et les barons de la drogue.

Même les artistes ont été invités à donner de la voix. Au rythme d’un entraînant "Daniel Se Queda" ("Daniel reste"), les mariachis font danser les sandinistes, qui reprennent les paroles en cœur "Daniel, el pueblo esta con el" ("Daniel, le peuple est avec lui").

Ces musiques servent aussi de fond sonore aux vidéos diffusées régulièrement par les chaînes publiques, pour réclamer la justice contre les "terroristes". Ces clips ne manquent pas de souligner, au passage, les réalisations du régime au cours des dernières années, à commencer par les infrastructures, comme le nouveau stade de base-ball de Managua.

"Le Nicaragua, qui est le deuxième pays le plus pauvre du continent après Haïti, a connu une forte croissance au cours des cinq dernières années, confirme Carlos Herrera, économiste et banquier à Managua. L’alliance entre le secteur privé et le gouvernement sandiniste a marché, avec l’arrivée d’investisseurs étrangers et la coopération internationale : le PIB a cru en moyenne de 4 % par an. Mais cette croissance est fragile, car nos ressources propres sont limitées. Or, avec la crise, les capitaux s’en vont. Le Nicaragua est habitué à cette alternance de périodes de croissance et de graves crises. Beaucoup prennent les devants".

Plus de 1 200 prisonniers détenus illégalement. Car le "retour à la normale" vanté par un pouvoir qui, du fait de la crise, a perdu ses deux alliés – le monde des affaires et l’Église – n’est que virtuel. Le soir, Managua tourne toujours au ralenti. Si les paramilitaires sont plus discrets depuis que le gouvernement a repris le contrôle de territoires où les opposants étaient retranchés, comme à l’Université nationale autonome du Nicaragua, à Managua, ou le quartier de Monimbo, dans la ville rebelle de Masaya, la menace plane toujours.

"Il y a une dizaine de jours, j’ai été contrôlée un soir en rentrant du travail par cinq hommes, dont trois paramilitaires en cagoule, confie Martha, une trentenaire habitant Managua. J’ai eu tellement peur ! J’avais dans le coffre un drapeau nicaraguayen que j’avais utilisé à une marche. Ça peut suffire à vous faire accuser de terrorisme. Ils m’ont posé plein de questions, mais n’ont pas ouvert le coffre". Selon l’ANPDH (Association Nicaraguayenne Pro-Droits de l’homme), plus de 1 200 prisonniers seraient détenus illégalement ou clandestinement.

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