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expansion islamiste au nigeriaAfrique : L'extension de la lutte de Boko Haram

Chronique du 11 septembre

Fin août, l'action terroriste de Boko Haram au Nigeria a franchi une nouvelle phase dans la progression de la guerre révolutionnaire Le groupe djihadiste, rapporte ainsi Le Monde, a attaqué des forces nigérianes sur la base militaire de Zari, dans le nord du pays, une zone où son emprise est importante.

Le groupe djihadiste Boko Haram a tué, ainsi, au moins trente soldats le 30 août dans l’attaque d’une base militaire dans le nord-est du Nigeria, ont annoncé samedi 1er septembre des sources militaires.

"Nous avons perdu au moins trente hommes dans des combats avec des terroristes de Boko Haram qui ont attaqué nos troupes à Zari [près de la frontière avec le Niger] vers 16 heures [17 heures, heure française] jeudi 30 août, a confié un officier sous couvert de l’anonymat, dans un contexte de forte recrudescence des attaques contre l’armée nigériane."

"Les insurgés sont arrivés en grand nombre dans des camions et transportaient des armes lourdes, a expliqué l’officier. Ils ont engagé des soldats dans une bataille qui a duré une heure. Leur force de frappe a été si puissante que les troupes ont été contraintes de se replier temporairement avant l’arrivée des renforts terrestres et aériens, a-t-il ajouté.

Des assaillants équipés de matériel militaire. Les assaillants étaient équipés de "matériel militaire, sans doute dérobé au cours de précédentes attaques de bases de l’armée", selon une autre source militaire contactée, qui donne un bilan similaire de victimes. Il a toutefois dit que "les terroristes" ont également subi de lourdes pertes suite au bombardement.

Zari est située à 27 km de la ville de Damasak, à la frontière avec la République du Niger : il s’agit d’une zone où opère une faction de Boko Haram, le groupe de l’État islamique d’Afrique de l’Ouest (ISWAP), dont le chef Abou Mosab Al Barnaoui a fait sécession de la branche traditionnelle dirigée par Abubakar Shekau.

S’attaquant rarement aux civils, cette faction cible principalement l’armée nigériane ou la force conjointe régionale, qui ont subi de lourdes pertes dans une accélération des attaques ces dernières semaines. Dans un court communiqué, ISWAP avait affirmé mercredi avoir tué "plusieurs soldats nigérians dans une attaque au mortier contre la base militaire d’Arge", dans la région du lac Tchad, sans que l’AFP n’ait pu jusqu’à présent confirmer l’information.

Le 16 juillet dernier, Boko Haram avait également attaqué une base militaire forte de 700 soldats dans le nord-est du pays, faisant, selon une source militaire, une trentaine de morts. Mi-août, des centaines de soldats ont protesté en tirant en l’air à l’aéroport de Maiduguri, dans la capitale de l’État du Borno (nord-est), pour signifier leur refus d’être envoyés sur une base militaire dans la région reculée du lac Tchad. Le 8 août, les insurgés ont tué 17 soldats et un civil dans une attaque contre une base militaire près du village de Garunda. Fin juillet, des hommes armés ont mené un raid avec des explosifs contre un poste de contrôle militaire près de Monguno, tuant au moins 11 soldats et trois civils.

L’insurrection et sa répression par l’armée ont fait plus de 20 000 morts et quelque 2,6 millions de déplacés depuis 2009. Selon des ONG, 11 millions de Nigérians ont un besoin urgent d’aide humanitaire.

Cette situation touche particulièrement les enfants. Plus généralement, notait dans Le Monde quelques jours plus tôt, à propos du Cameroun voisin, Hans de Marie Heungoup, analyste pour l’Afrique centrale à International Crisis Group, il faut s’interroger sur les nouvelles formes de parentalité et leurs conséquences dans la région. Ainsi, les familles monoparentales et les femmes chefs de ménages sont désormais nombreuses dans certaines localités, ainsi que parmi les communautés de déplacés, car les hommes ont souvent été plus ciblés que les femmes lors des attaques de Boko Haram.

Enfants soldats, orphelins et blessés. Le conflit avec Boko Haram a touché les enfants de diverses manières. L’Extrême-Nord compte aujourd’hui des milliers d’enfants soldats, d’orphelins ou d’enfants blessés dans des attentats perpétrés par le mouvement djihadiste. Mais peu de moyens sont alloués à leur prise en charge, qui n’est pas une priorité des pouvoirs publics et des ONG. Ainsi, l’Institution camerounaise de l’enfance (ICE) manque cruellement de moyens et de soutiens. Depuis 2015, cet organisme basé à Maroua et rattaché au ministère des affaires sociales est l’une des rares structures à suivre des enfants victimes de Boko Haram ainsi que des mineurs détenus en raison de leurs liens avec le mouvement.

Parmi les enfants pris en charge par l’ICE, ceux ayant appartenu ou collaboré avec Boko Haram sont pour la plupart des jeunes garçons et venant des villes frontalières les plus touchées par le conflit que sont Kolofata, Banki, Amchidé, Fotokol et Goulfey. Ils sont très majoritairement camerounais. Leur âge varie de 4 et 18 ans, mais la plupart ont entre 13 et 16 ans. Au sein de Boko Haram, la plupart étaient chargés de diverses corvées (puiser de l’eau, cultiver la terre, porter des messages et acheter des choses), mais certains officiaient comme guetteurs ou espions. Un tiers d’entre eux étaient des combattants. Certains ont suivi leurs parents quand ces derniers ont rejoint Boko Haram, d’autres ont été enlevés.

La plupart des enfants ont été amenés à l’ICE par l’armée. Certains présentaient des signes de "radicalisation, selon les responsables de l’institution : ils refusaient de serrer la main des femmes ou de jouer avec des non-musulmans. Pour les "déradicaliser, l’ICE a fait appel à un imam et associé dialogues éducatifs, activités de groupe et animations socioculturelles. Les pensionnaires sont pris en charge dans l’enceinte de l’ICE et le site n’est pas clos. Selon le directeur, "la clôture est psychologique. Les enfants sortent et reviennent, ils ne vont pas loin. Un imam intervient chaque semaine pour des entretiens individuels et collectifs avec ceux qui sont radicalisés. Nous leur offrons aussi des jeux de rôle, des sketchs, des jeux de société et nous observons leurs attitudes.

Les pensionnaires de l’ICE restent en moyenne un an, voire deux pour quelques-uns, surtout des Nigérians, Nigériens, Tchadiens et Centrafricains, en raison des difficultés à identifier leurs parents. En trois ans, l’ICE est parvenu à réinsérer 275 enfants enrôlés comme membres ou collaborateurs de Boko Haram dans leur famille d’origine. En mars, seuls douze enfants étaient encore pensionnaires à l’ICE, leurs familles n’ayant pu être identifiées. L’un des enfants recueillis par l’institution, un ex-combattant surnommé "Général et décrit par les responsables de l’ICE comme "radicalisé", s’est échappé en août 2017.

Petite délinquance et criminalité. Avec seulement cinq employés et un budget annuel de moins de 100 millions de francs CFA (moins de 150 000 euros), l’ICE a des ressources très limitées, d’autant qu’elle s’occupe aussi de la réinsertion dans des familles de mineurs libérés de la prison de Maroua. Aucun psychologue professionnel ne suit les pensionnaires, et le personnel de l’ICE doit de facto assumer ce rôle. Ainsi, en lieu et place d’un programme de scolarisation, l’ICE a initié un programme d’alphabétisation. Selon le directeur, "certains enfants parviennent à dire des phrases en français après un an", ce qui représente un progrès dans cette région, la plus pauvre du Cameroun et celle où le taux de scolarisation est le plus faible.

Occasionnellement, l’ICE obtient un soutien du Comité international de la Croix-Rouge, du Fnuap, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et d’associations locales comme l’Association pour la protection des enfants éloignés de leurs familles (Apeef). Mais ces soutiens sont plutôt modestes et se limitent parfois à des formations pour son personnel.

À cause de ce manque de moyens, l’ICE a récemment renoncé à prendre à charge des enfants enlevés par Boko Haram ou nés en captivité qui faisaient partie d’un groupe de 410 anciens captifs arrivés dans le département du Mayo-Tsanaga en 2017. Par ailleurs, certains des mineurs réinsérés dans leurs familles retombent dans la petite délinquance et la criminalité, car les réinsertions ne s’accompagnent pas d’un véritable suivi ou d’une aide matérielle pour favoriser la scolarisation et l’insertion économique des anciens pensionnaires.

Pour leur réinsertion économique, les pensionnaires privilégient les métiers de la menuiserie, de la mécanique et de la couture, qu’ils pratiquaient parfois déjà au sein de Boko Haram. Ces métiers se trouvent aussi être les plus prisés par les anciens membres combattants adultes de Boko Haram. Ils sont réticents à opter pour le commerce, car les échanges commerciaux avec le Nigeria – principal débouché des produits de l’Extrême-Nord – restent fortement perturbés.

Ouvrir une enquête sur les cas de viols. Le Cameroun fait face dans l’Extrême-Nord à l’un des défis sécuritaires les plus importants de sa jeune histoire. Les difficultés économiques persistantes et même les questions du développement et de la réforme de la gouvernance locale ne doivent pas masquer des problèmes sociaux importants qui découlent du conflit avec Boko Haram.

Le gouvernement et les donateurs prennent actuellement conscience de la nécessité de financer la démobilisation et la réinsertion des membres de Boko Haram ainsi que d’une partie des membres des comités de vigilance, car cela permettrait d’accélérer les redditions des combattants camerounais et d’empêcher un possible basculement de certains comités de vigilance dans le banditisme et divers réseaux criminels après le conflit.

Dans la même perspective, ils devraient renforcer leur aide à la réinsertion socio-éducative et économique des enfants victimes de Boko Haram, dans le cadre d’une politique cohérente, et leur soutien aux familles monoparentales. Le ministère de la défense devrait également ouvrir une enquête sur tous les cas de viols ou abus sur mineurs commis par les militaires et sanctionner les auteurs le cas échéant. Il devrait enfin incorporer au règlement intérieur de l’armée et de la police des dispositions encadrant les relations sexuelles entre forces de sécurité et populations dans les zones de conflit.

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