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Boualem SansalEurope : la peur de l'islamisme

Chronique du 4 septembre

Dans un grand entretien avec Alexandre Devecchio, publié le 31 août sur le site de Figarovox, Boualem Sansal constate : "Oui, l'Europe a peur de l'islamisme, elle est prête à tout lui céder". Après 2084. La Fin du monde, il publie en effet une nouvelle fable futuriste, Le Train d'Erlingen ou la Métamorphose de Dieu (Gallimard). Mais derrière l'anticipation se cache une réflexion glaçante sur la réalité d'un monde contemporain déchiré par les crises migratoires et la montée en puissance de l'islamisme :

Alexandre Devecchio : Le Train d'Erlingen peut se lire comme une fable prophétique, et se rapproche en cela de votre précédent opus, 2084, alors que vos premiers livres étaient plus réalistes. Pourquoi avoir choisi cette forme ?

Boualem Sansal : La réalité en boucle n'a pas d'effet sur les gens, en apparence du moins. On l'a vu en Algérie durant la décennie noire : les gens qui, au début, s'émouvaient pour une victime du terrorisme ont fini après quelques mois de carnage par ne ressentir d'émotion que lorsque le nombre des victimes par jour dépassait la centaine et encore devaient-elles avoir été tuées d'une manière particulièrement horrible. Terrible résultat : plus les islamistes gagnaient de terrain et redoublaient de cruauté, moins les gens réagissaient. L'info tue l'info, l'habitude est un sédatif puissant et la terreur, un paralysant violent.

En publiant Gouverner au nom d'Allah (2013), j'étais persuadé que je contribuerais à la prise de conscience des Européens du danger islamiste. J'exagérais à peine quand je leur disais qu'il leur serait fatal car les sociétés démocratiques ouvertes ne peuvent lutter contre le terrorisme que dans le cadre de la loi. J'ai vite déchanté, ce texte d'alerte est passé inaperçu, ou il a été lu comme une notice de vulgarisation d'une réalité lointaine, exotique. 2084, publié deux mois avant les attentats du 13 novembre 2015, a en revanche apporté sa part à la sensibilisation. L'anticipation, l'onirisme impressionnent, ils parlent à une partie du cerveau très sensible, intuitive, réactive, toujours disponible.
Pouvez-vous briser des tabous, écrire des choses qu'on ne vous pardonnerait pas dans un roman plus classique ?

Je dis la même chose dans tous mes romans, qu'ils soient écrits sur le mode réaliste ou sur le monde onirique. Je ne me règle pas sur le jugement des censeurs. En fait, je suis persuadé que leurs critiques valident mon propos. Les procès staliniens ont plus fait pour la dénonciation de l'horreur soviétique que les alertes des opposants.

Alexandre Devecchio : Dans votre roman, vous superposez deux époques : celle de la colonisation de l'Amérique et un futur proche dans lequel le monde est dominé par de mystérieux "envahisseurs" appelés les "serviteurs". Dans le quotidien El-Watan, vous expliquez avoir voulu livrer une réflexion sur l'émigration et l'espace mondial. Le phénomène de la colonisation et celui de l'émigration peuvent-ils vraiment être comparés ?

Boualem Sansal : L'histoire se répète, dit-on. Il m'a paru intéressant de comparer le phénomène migratoire qui a fait l'Amérique et celui qui se passe aujourd'hui en Europe. Du XVIIIe au XXe siècle, des millions d'Européens, en flots continus, ont émigré en Amérique et s'y sont installés… au détriment des autochtones, qu'ils ont repoussés à la marge et exterminés en partie. En Afrique et en Asie, la colonisation a été menée par des armées qui ont fait des indigènes une réserve de main-d'œuvre corvéable, et offert leurs terres aux migrants recrutés en Europe. Une fois installés, les migrants ont été appelés colons et les nouvelles possessions des colonies. C'étaient des noms glorieux en ce temps, ils renvoyaient à l'exploration, l'aventure, le triomphe de la civilisation européenne, la conversion des "sauvages", le voyage, l'exotisme.

Aujourd'hui, un mouvement inverse se dessine. Des flots ininterrompus de migrants, pour la plupart issus des ex-colonies de l'Europe, se jettent sur les routes, affrontant tous les obstacles pour atteindre l'Europe et s'y déverser. Comment qualifier ce phénomène nouveau, quel nom lui donner, quelle forme prendra-t-il demain ? Personne ne semble pouvoir le dire. La peur des mots rend muet. Faute de pouvoir en débattre, dans l'intérêt de tous, les Européens et les migrants massés à leurs frontières ou errant dans leurs villes et villages vivent dans le flou et l'incertitude, la colère et l'inimitié. Le climat s'alourdit et divise l'Europe. Des pays se radicalisent et prennent des mesures d'exception, les autres se renvoient ou se partagent les migrants et tous marchandent leurs tickets.

Si, à l'équation migratoire on ajoute la radicalisation rampante des banlieues et les appels au djihad en Europe lancés de tous côtés, on a tous les ingrédients d'un désastre à venir.

Alexandre Devecchio : Les migrants ne sont pas nécessairement des "envahisseurs". Une partie d'entre eux au moins vient en Occident pour se fondre dans notre modèle…

Boualem Sansal : Dans l'article d’El-Watan que vous citez, j'ai proposé que les migrants africains en Algérie soient régularisés et intégrés à la communauté nationale. C'est le gouvernement algérien qui les regarde comme des envahisseurs. Je dénonce ce qu'il fait en la matière - les rafler dans les rues, les entasser dans des camions et les jeter en plein désert, à la frontière avec le Mali, le Niger et la Libye, où l'insécurité est totale. Les Algériens n'ont jamais demandé que les migrants soient expulsés, ils sont eux-mêmes en situation de danger et de déni dans leur pays, donc des migrants et des réfugiés en puissance, ils sont solidaires avec eux. Le BTP et l'agriculture, dédaignés parles Algériens, les regrettent : ils en employaient une grande partie.

Dans le schéma migratoire qui s'est installé en Europe, tout le monde est perdant : les pays européens qui croulent sous le nombre des arrivants (conséquence de leur erreur d'avoir ouvert tout grand leurs portes, créant ainsi une pompe aspirante que rien ne peut arrêter maintenant), et les pays de départ qui se vident de leur sang. Et que dire de cette jeunesse elle-même qui se voit renvoyée d'une frontière à l'autre ? Un jour, c'est sûr, elle basculera dans la violence.

Maintenant que Daech est sur la fin, les migrants syriens vont pouvoir retourner chez eux et reconstruire leur pays. Je l'espère vivement. Le problème des migrants africains et maghrébins ira quant à lui en s'aggravant, tant leurs pays sont ruinés par l'islamisme, la corruption et la violence des dirigeants. Comment s'aider et les aider à sortir du cercle vicieux ? Relancer la coopération Europe-Afrique sur des bases nouvelles, que faire d'autre ?

Alexandre Devecchio : L'islam politique a-t-il, selon vous, un projet de conquête ? Celui-ci a-t-il réellement des chances d'aboutir ?

Boualem Sansal : Pour qui a accès à la littérature islamique en arabe qui circule dans le monde (livres, manuels, vidéos), la chose ne fait aucun doute, tout est là, bien expliqué. Mais le temps du projet est passé, l'islam politique va vite, il en est à la mise en œuvre de son programme de conquête. L'érection de plusieurs milliers de mosquées en Europe (partie visible de l'iceberg) en une petite vingtaine d'années n'est pas le fruit du hasard ou d'une fièvre piétiste, elle est le résultat d'un long labeur auquel ont participé des États, des institutions, des associations et des centaines de personnalités éminentes de la société civile islamique.

Des chances d'aboutir ? Selon la littérature islamique, la victoire est assurée. L'Occident est un tigre de papier, il résiste encore mais il est vieux, usé, divisé, corrompu, il donne des signes d'affaissement. Déjà, il cherche à négocier pour retarder la fin et préserver ses petites habitudes de sybarite impénitent.

Ces proclamations triomphalistes pourraient se concrétiser, à deux conditions. La première est que l'islam politique se débarrasse du terrorisme, cette aberration discrédite l'islam ; la deuxième est qu'il intègre la civilisation occidentale dans son schéma de pensée. S'en séparer, comme les orthodoxes l'exigent, le plongera dans une régression mortelle. Chez les islamistes, il y a beaucoup de débats dans ce sens, sur le thème : la victoire étant assurée, comment la concrétiser et la conserver, comment et avec qui gouverner le monde et que faire de ceux qui ne se soumettent pas ?

Alexandre Devecchio : Pourquoi avoir choisi de situer une partie de l'action de votre livre en Allemagne ?

Boualem Sansal : L'Allemagne est le maillon fort et le maillon faible de l'Europe. Si l'Allemagne faiblit, elle se disloque, et l'Europe avec ; si elle forcit, elle renouera avec ses vieux rêves de domination. Là, elle se maintient en un juste milieu, à la place centrale et dans le rôle régulateur que les pères fondateurs de l'Europe lui ont assignés. Mais on la sent souffrir de ses contradictions, les anciennes qui la travaillent encore et des nouvelles qu'elle ne comprend pas.

Ses liens tendus avec la Turquie, elle-même prise dans une histoire balançant entre rêve impérial et peur du déclassement, sont de nature à cristalliser l'opposition Occident-Islam dans le duopole Allemagne-Turquie plutôt que dans le duopole France-Maghreb. Ces considérations m'ont conduit à situer mon histoire en Allemagne et en France. Il n'y a que dans ces pays qu'elle se tient dans sa pertinence. La réalité de l'Europe n'est pas l'Europe, c'est le duopole Allemagne-France.

Alexandre Devecchio : En lisant votre livre, on pense forcément à Soumission de Michel Houellebecq, dont votre roman pourrait être la suite. L'avez-vous lu ? Vous a-t-il inspiré ?

Boualem Sansal : Je l'ai lu et il m'a inspiré. Nous sommes nombreux à penser que l'Europe est sur une ligne de déclin (Onfray et Zemmour parlent de décadence) et à dire que l'islamisme vient en tête des maux qui la minent. Je diverge avec lui sur un point qu'à mon avis il n'a pas vu. Je pense que l'islamisme (qui se veut LE moyen pour porter l'islam au pouvoir) se condamne à disparaître s'il parvient au pouvoir par des élections démocratiques. Il sera vite contesté sur ses actions,sur le comportement de ses ministres, puis sur ses dogmes. Cela s'est vu après les printemps arabes. Les islamistes orthodoxes, eux, sont cohérents, ils s'en tiennent au fondamental : ils veulent le pouvoir non pour gérer et faire le bonheur des gens mais pour réaliser le plan de Dieu – abattre le monde des ténèbres pour accueillir le Mahdi dans toute sa gloire. L'islam doit vaincre par la parole et le bras d'Allah, comme Mahomet l'a fait en son temps, ou, plus modestement, l'Iran, en renversant l'ordre impie et en rétablissant le califat bien guidé (l'imamat pour les chiites), seule institution que les fidèles ne contesteront jamais car elle incarne le prophète vivant.

Alexandre Devecchio : Comme celui de Houellebecq, votre livre peut se lire comme une réflexion sur la lâcheté. Sommes-nous lâches face à la montée de l'islamisme ?

Boualem Sansal : Si la lâcheté s'arrêtait à la lâcheté, on la comprendrait et on l'excuserait. Mais elle va jusqu'à la trahison et au meurtre. Le lâche finit toujours par tuer pour complaire à son nouveau maître. Oui, l'Europe a peur de l'islamisme, elle est prête à tout lui céder, à se bâillonner. Par exemple, à changer de vocabulaire.

Alexandre Devecchio : Vous évoquez également le livre de Virgil Gheorghiu, Les Immortels d'Agapia, qui raconte l'histoire d'Agapia, "la ville de la paix et de l'amour""les crimes sont niés". L'Europe d'aujourd'hui est-elle Agapia ?

Boualem Sansal : Je le vois comme ça. La belle, riche et naïve Europe a quelque chose de la mythique Agapia, havre de paix et d'amour, où le mal n'existe pas parce que tout simplement il est nié. Comprenant de moins en moins ses propres valeurs, l'Europe a mis en place de nombreux dispositifs coercitifs pour nier la réalité et vivre dans l'illusion et la soumission heureuse chère à La Boétie. C'est très orwellien. On parle du politiquement correct mais il y a aussi le philosophiquement correct, le socialement correct, l'artistiquement correct, le journalistiquement correct, etc. C'est la mort de l'esprit, cette affaire. Et du coup se forment spontanément des légions de commissaires retors pour traquer le déviant. L'Europe, c'est beau, mais c'est bête aussi.

Alexandre Devecchio : Dans votre livre, vous faites une description apocalyptique de la France et en particulier de la Seine-Saint-Denis. Comment voyez-vous son avenir ?

Boualem Sansal : Le monde est sombre, il a des guerres et des crises partout. La France n'y échappe pas. En novembre 2015, c'était la fin du monde ici. Oui, il y a des endroits magnifiques dans la Seine-Saint-Denis, mais ce n'est pas une raison pour s'interdire de voir que d'autres endroits sont des cauchemars vivants et certains, des maquis impénétrables. L'avenir du 9-3 dépend de ses habitants, il peut être sympa s'ils le désirent.

Alexandre Devecchio : Vous expliquez avoir voulu écrire ce livre après les attentats du Bataclan. Pourquoi ?

Boualem Sansal : C'était le premier acte de guerre de l'islamisme contre la France et l'Europe. Ce n'était pas du terrorisme à la petite semaine, mais l'an I du Djihad pour les islamistes européens. Bataclan n'est plus le nom d'une salle de spectacle mais celui d'une bataille mythique, comme la bataille de Badr, la première bataille victorieuse de Mahomet contre les idolâtres mecquois. Le pauvre Hollande n'a pas compris qu'il fallait tuer dans l'œuf la symbolique de cet acte. Avec ses pleurnicheries sous la pluie, il a donné de la France l'image d'un pays de vaincus.

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