logo ihs

emine et recep tayyip erdogan, bakir izetbegovicErdogan : main basse sur Sarajevo

Chronique du 29 août

L'hebdomadaire Le Point a publié, le 20 août, un édifiant reportage sur la Bosnie-Herzégovine. Réalisé par Dominique Dunglas, il souligne la politique néo-ottomane de la Turquie. Le quasi-dictateur d'Ankara profite en effet de la fragilité de l'ancienne république yougoslave; il en fait une pour étendre son influence dans le sud-est européen. Personnellement lié au président Izetbegovic, il manie une rhétorique jouant sur la nostalgie de l'Empire ottoman. Pendant sa récente campagne électorale pour la présidence turque, en terrain conquis, Recep Tayyip Erdogan et son épouse, Emine Erdogan, se sont ainsi rendus le 20 mai a Sarajevo. Ils y tenaient en effet ce jour-là un meeting électoral à l'attention de la diaspora turque et des musulmans des Balkans, sous le regard bienveillant de Bakir Izetbegovic, president de Bosnie-Herzegovine.

Extraits de ce reportage : Le rendez-vous a été fixé à la fontaine Sebilj, la place des rassemblements de la capitale de Bosnie-Herzégovine, envahie par les posters du "raïs". D'Allemagne, d'Autriche, mais aussi d'Albanie, du Sandjak, l'enclave musulmane de Serbie, et de Macédoine, des centaines d'autobus ont convoyé à Sarajevo quelque 20 000 supporteurs d'Erdogan. Rejeté d'Autriche et d'Allemagne, le maître de la Turquie a choisi la Bosnie pour y tenir un grand meeting électoral destiné à la diaspora turque. Devant la bibliothèque de Sarajevo, le camp de 800 migrants a été déplacé pour ne pas heurter le regard de l'hôte illustre. "Prenez des initiatives politiques dans les pays où vous habitez", déclare le président turc, réélu le 24 juin, devant la foule enthousiaste. L'intrusion dans les affaires internes de son pays ne choque pas pour autant Bakir Izetbegovic, le président de la Bosnie-Herzégovine. "Chaque siècle, Dieu envoie un homme à un peuple. Il a envoyé Erdogan aux Turcs", lance-t-il de la tribune.

Plaque tectonique. "J'ai honte, s'insurge le journaliste Nedzad Latic. Après son élection, Bakir Izetbegovic a déclaré qu'Erdogan était le président de la Turquie mais aussi notre président à nous. Or c'est un populiste panislamique ! Il utilise la Bosnie-Herzégovine dans sa guerre contre l'Europe, ce qui lui vaut le soutien des musulmans radicaux." Le journaliste l'assure : "Les Bosniaques ne soutiennent pas la Turquie, c'est la Turquie qui soutient le SDA, le parti de la famille Izetbegovic." Et l'homme de s'écrier : "Je suis un musulman bosnien, pas un Turc !"

Bosnienne, bosniaque ou turque, l'histoire de la Bosnie, plaque tectonique des nationalismes balkaniques, n'aide pas à résoudre la querelle sur son identité ethnique. Elle fut sous domination ottomane pendant cinq siècles avant de passer sous l'Empire austro-hongrois pendant trente ans. Après le bref intermède du royaume de Yougoslavie, après la Première Guerre mondiale, la Bosnie fut communiste jusqu'en 1992. Et la dernière guerre des Balkans n'a rien éclairci. À propos des 8 373 Bosniaques assassinés à Srebrenica, le général serbe de Bosnie Ratko Mladic évoquait "une vengeance contre les Turcs", alors que son mentor génocidaire, Radovan Karadzic, parlait, lui, de "Serbes convertis à l'islam".

"Nostalgie". La Bosnie est aujourd'hui composée de deux entités : la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, majoritairement musulmane mais comprenant également une population catholique croate, et la République serbe de Bosnie, peuplée d'orthodoxes. Quelle que soit leur ethnie, les 3,5 millions de citoyens de la Bosnie sont officiellement "bosniens". Mais seuls 3 % d'entre eux se reconnaissent dans cette appellation. Les catholiques se disent croates, les orthodoxes serbes, tandis que les musulmans se considèrent comme bosniaques. "La Turquie joue sur la nostalgie de l'Empire ottoman pour asseoir ses nouvelles ambitions géopolitiques, ce qui est fou, car Ankara fait beaucoup plus d'affaires avec la Serbie qu'avec Sarajevo", explique l'ancien diplomate Zlatko Dizdarevic. "Erdogan revendique un droit historique sur tous les Balkans. Il veut islamiser toute la Bosnie au nom de l'umma, la grande communauté islamique, qui va au-delà des nations, poursuit-il. En Bosnie-Herzégovine, il a trouvé un terrain fertile parce que le pays est dévoré par le nationalisme. Les Serbes rêvent d'une grande Serbie sous l'aile de Belgrade et de Moscou. Les Croates se sentent protégés par Zagreb. Ainsi, les Bosniaques cherchent une identité en Turquie."

En Bosnie-Herzégovine, Erdogan s'appuie sur les mêmes réseaux politiques qu'en Turquie : les élites du SDA, la formation proche de l'AKP, et les populations peu instruites des campagnes. Disséminés dans les campagnes bosniaques, les centres culturels turcs chantent ses louanges. L'agence turque de coopération, Tika, fournit du mobilier aux écoles. Ankara a financé en vingt ans la restauration de 800 monuments ottomans, dont les ponts de Mostar, de Visegrad et de Konjic, la grande mosquée de la vieille ville de Sarajevo ainsi que celle de Banja Luka. Le FK Sarajevo, l'équipe de football de la capitale, est sponsorisé par Turkish Airlines. La télévision turque a produit une série sur la vie d'Alija Izetbegovic, le président bosniaque durant la guerre de 1992-1995, décrit comme l'héroïque allié éclairé du grand frère turc. Très émus, Recep Tayyip Erdogan et Bakir Izetbegovic, l'actuel président de la Bosnie-Herzégovine et fils du chef d'État défunt, ont assisté à la première. Quant aux téléspectateurs bosniaques, ils devront attendre septembre, veille des élections générales, pour y avoir droit.

Pacte de sang. Selon la version officielle, les liens entre les familles Izetbegovic et Erdogan tiennent du pacte de sang. En 2003, sur son lit de mort, Alija a manifesté comme dernière volonté de revoir son ami turc. En vol vers Ankara, Erdogan a alors dérouté son avion pour se rendre à Sarajevo. "Je te confie mon pays, c'est à toi de le protéger et de le garder, car tu es le petit-fils des Ottomans", aurait dit Izetbegovic avant de rendre l'âme.

Recteur de l'université de sociologie de Sarajevo, Sacir Filandra évoque une "influence émotive" pour décrire le poids d'Ankara sur Sarajevo. Mais l'ombre de l'autocrate turc s'est faite plus pesante après le putsch manqué du 15 juillet 2016 en Turquie. Erdogan a en effet exigé que les écoles du groupe Bosna Sema, liées à Fethullah Gülen, l'homme censé avoir fomenté la tentative de coup d'État, soient bannies du territoire bosniaque. Le ministre des Affaires étrangères s'est exécuté en les traitant d'organisations terroristes. Pressions sur les parents et les professeurs, menaces sur les diplômes, difficultés administratives de tous ordres : tout a été fait pour éliminer le réseau scolaire. En vain. En changeant de propriétaire, les écoles Bosna n'ont pas baissé le rideau. Devant ce sursaut de l'État de droit, les relais d'Ankara à Sarajevo s'en sont pris à des individus.

Maître de chœur de la chorale Sultan Fatihi, Mehmed Bajraktarevic a été privé de sa baguette de chef d'orchestre parce que soupçonné d'être sympathisant du mouvement Gülen. L'étudiant bosniaque Selmir Masetovic a été arrêté en Turquie. Son tort : avoir utilisé la messagerie Byblock, la préférée du réseau Gülen. Une épuration qui n'épargne pas la presse officielle, où les journalistes qui se revendiquent bosniens – et non bosniaques – sont écartés par les cadres du SDA.

Ce n'est pas le cas d'Edib Kadic. Dans les bureaux de l'hebdomadaire Stav, où il nous reçoit, le journaliste affirme ingénument ne pas savoir qui est propriétaire du journal. Mais le titre en couverture "La nouvelle Turquie inspire le monde" et la photo – un Erdogan tout sourire et main sur le cœur devant une mer de drapeaux turcs – laissent peu de doutes. Kadic explique son ralliement à Ankara par sa déception amoureuse avec l'Europe. (…)

→ en savoir plus sur le site du Point

→ lire aussi le N°65 juin 2018 de notre revue Histoire & Liberté "Turquie, Chine : le retour aux empires" en téléchargeant l'article "Où va Erdogan ?" ou en utlisant un bon de commande pour vous procurer l'édition papier de ce numéro ou vous abonner

Commander notre revue Histoire & Liberté

Recevoir nos mises à jour →   Revenir au fil de nos chroniques

Tweet