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al baghdadiÉtat islamique : une retraite disciplinée ?

Chronique du 27 août

Le 22 août, écrit David Nassar dans L'Orient Le Jour de Beyrouth, un message audio attribué à Abou Bakr al-Baghdadi a circulé sur la plateforme de messagerie cryptée Telegram. Si l’authenticité du message était confirmée, cela ferait presque un an que le leader de l’organisation État islamique n’aura pas adressé de message public à ses combattants qui avaient (pour certains d’entre eux) réaffirmé leur allégeance à leur chef en avril dernier à travers les réseaux sociaux.

L’État islamique, qui a perdu presque tous les territoires qu’il occupait jusque-là, à l’exception de quelques poches à l’est de la Syrie, à la frontière irakienne, avait été annoncé vaincu. D’abord par le Premier ministre irakien Haïder el-Abadi en décembre dernier, puis en juillet dernier par le président américain Donald Trump, dont le pays dirige la coalition internationale contre le groupe terroriste. Dans son allocution présumée, un Baghdadi belliqueux fait allusion aux défaites de son organisation sur le terrain ces derniers mois : "L’échelle de la victoire ou de la défaite pour les gens de foi et de piété que sont les moujahidine n’est pas lié à la perte d’un village ou d’une ville." Le calife autoproclamé cherche toutefois à définir les victoires de l’État islamique, dont, selon lui, le succès d’avoir enclenché le déclin des États-Unis sur la scène mondiale après deux décennies de guerre contre des groupes jihadistes, illustrant notamment ses propos avec la récente "résistance" de la Russie, de l’Iran et de la Turquie face à la politique d’imposition de sanctions de l’administration Trump, qui prouve selon lui que les États-Unis, "puissance en déclin", sont méprisés par leurs adversaires et leurs alliés.

Pour le colonel américain Sean Ryan, porte-parole de la coalition, interrogé par l’Associated Press, ni "l’authenticité du message audio" ni le fait que Baghdadi soit vivant ou mort ne peuvent être confirmés, pas plus que de savoir si la voix dans la bande son est bien la sienne. "Qui que ce soit sur cette bande son, cette personne est en train d’admettre sa défaite sur le champ de bataille", poursuit le colonel Ryan, qui affirme que beaucoup de combattants de l’ État islamique ont "peur et faim".

Le message audio de cinquante-cinq minutes s’intitule "Et fais la bonne annonce à ceux qui sont patients" (wa bachir al-sabirine). Il fait allusion au verset 155 de la sourate de la vache dans le Coran, dont le texte entier est, selon une traduction littérale approximative en français : "Très certainement, nous vous éprouverons par un peu de peur, de faim et de diminution de biens, d’âmes et de fruits. Et fais la bonne annonce aux endurants." Lu littéralement, de la manière dont les groupes jihadistes tels que l’EI interpréteraient tous les écrits religieux musulmans, il est très facile de faire le lien avec la situation actuelle des combattants du groupe sur les théâtres irakien et syrien.

Capacité d’adaptation. Le mois dernier, l’État islamique menait des raids, des opérations d’enlèvement et des sabotages dans une zone à cheval entre les provinces de Diyala, Kirkouk et Salaheddine dans le nord de l’Irak, tel que révélé par le Washington Post, semant la terreur et témoignant que le groupe dans le pays n’est pas complètement anéanti. Parallèlement en Syrie, des attaques coordonnées revendiquées et attribuées à l’État islamique ont eu lieu le 25 juillet dernier dans la province du Sud syrien, Soueïda, faisant plus de deux cents morts.  L’État islamique semble avoir opté pour l’insurrection.

En outre, selon deux rapports, l’un publié par l’inspecteur général du département américain de la Défense à l’attention du Congrès et l’autre par le Conseil de sécurité de l’ONU, respectivement au début et à la fin du mois de juillet, le nombre de combattants de l’EI présents en Irak et en Syrie tourne autour de 20 000 et 31 000. Si ces chiffres s’avéraient corrects, la coalition internationale aurait dépensé plus de 14,3 milliards de dollars, selon les chiffres du département américain de la Défense en juin 2017, sans réduire pour autant de manière considérable le nombre de combattants du groupe dans ces zones.

Il semble aujourd’hui que la conception de "victoire" adopté par MM. Abadi et Trump dans leurs déclarations se limite (volontairement ou pas) à la perte de l’administration de territoires par Daech.

Le groupe a une capacité d’adaptation grâce à son idéologie simple, structurée et se voulant intemporelle, ce qui lui donne un pouvoir d’attraction pour des combattants du monde entier à travers une rhétorique bien travaillée et avec pour outil la technologie, et plus particulièrement les réseaux sociaux. Il y a aussi son organigramme qui est conçu pour survivre à la mort éventuelle de ses cadres. Baghdadi affirme que "les États-Unis se sont vantés de leur soi-disant victoire en expulsant l’État (islamique) des villes et campagnes d’Irak et de Syrie, mais la terre d’Allah est vaste et les courants de la guerre changent". "Le terrorisme est une main invisible, mutante, changeante, opportuniste. On ne se bat pas contre une main invisible avec les armes de la guerre. Il faut être capable d’employer la force de l’esprit", disait Dominique de Villepin, ancien ministre français des Affaires étrangères (2002-2004) et Premier ministre (2005-2007), lors de son passage dans l’émission Ce soir ou jamais sur France 2, en 2014. Dans sa défaite, l’État islamique semble avoir réussi, conclut David Nahar,  à appliquer une retraite disciplinée, validant ainsi les mots de M. de Villepin.

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