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 en afriqueAfrique : périls pour l'Armée française

Chronique du 23 août

Les manifestations contre la présence de l’armée française, souligne Pascal Airault le 21 août dans L'Opinion sont de plus en plus fréquentes sur le continent africain.

L’Afrique connaît actuellement, rappelle-t-il en effet, un regain de concentration de forces militaires occidentales et émergentes sur son sol qu’elle n’a plus vécu depuis la fin de la guerre froide. L’armée française y a renforcé son dispositif et dispose notamment de 4 500 soldats engagés dans le dispositif Barkhane consacré à la lutte contre le terrorisme au Sahel. Mais cette présence est aussi contestée, comme en témoignent les manifestations de la semaine dernière devant le camp de Lomo-nord des Forces françaises en Côte d’Ivoire (FFCI).

Les moindres faits et gestes de l’armée française sont scrutés à la loupe par les médias ivoiriens ces derniers jours. Dimanche, le site internet Koaci signalait le déplacement de nos soldats vers le nord du pays. Rien d’anormal alors que le port Abidjan sert de porte d’entrée pour l’acheminement du soutien logistique à l’opération Barkhane déployée au Sahel. Plus embêtant, le 14 août, la presse a révélé que des manifestants avaient encerclé un camp des Forces françaises en Côte d’Ivoire (FFCI) dans le village de Lomo-nord, au centre du pays. Selon l’Agence de presse ivoirienne, les FFCI ont convoyé sur place deux canons César et alerté de l’imminence d’un exercice d’entraînement. La population a alors marqué son désaccord au prétexte que  cet armement "composé de bombe et d’éléments radioactifs était nuisible pour la santé des riverains".

"Nous avons dû faire face à une réaction initiale d’opposition d’une partie des habitants, confirme le colonel Guillaume Thomas, porte-parole adjoint de l’Etat-major des armées à Paris. Après information des populations, les FFCI ont finalement réalisé le 16 août des tirs d’entraînement d’obus fumigènes et éclairants, sans charge explosive, prévus dans le cadre de l’Accord de défense de 2012 signé avec les autorités ivoiriennes. Cet entraînement s’est déroulé dans une zone inhabitée et dépourvue de bétail en présence du chef d’État-major de l’armée ivoirien, du préfet et de jeunes du village".

Ces exercices français n’ont pas un caractère exceptionnel. Ils interviennent à intervalles réguliers alors que Lomo-nord abrite un camp de l’armée française depuis 1975. Mais ils ne sont par forcément bien vus par les Baoulés, le peuple pacifique et non militariste de la région. Et l’armée française cristallise la rancœur d’une partie de la population. On lui reproche pêle-mêle d’avoir appuyé les Forces nouvelles (FN, ex-rebelles) pour installer Alassane Ouattara au pouvoir en 2011, d’avoir détruit les aéronefs des Forces ivoiriennes à la suite du bombardement d’une base militaire à Bouaké en 2004, d’avoir tiré sur la population durant la crise... Trois anciens militaires français de la force Licorne en Côte d’Ivoire ont aussi été condamnés en 2015 pour le meurtre de l’Ivoirien Firmin Mahé, neuf ans plus tôt.

​Conscients de son déficit en matière d’image, les responsables de Licorne avaient d’ailleurs multiplié les actions de communication. Ils avaient notamment embarqué le photographe Ananias Léki Dago en "mission de séduction" dans la zone occupée par la rébellion. L’artiste en avait tiré en 2008 une série de photos intitulée Embedded.

Ces manifestations en terre ivoirienne viennent s’ajouter à une série de marches, demandant le départ de l’armée française, intervenue depuis le début de l’année au Mali, au Niger et en Centrafrique. "Ces manifestations peuvent être instrumentalisées, tempère le colonel Guillaume Thomas. Les soldats Barkhane reçoivent un excellent accueil des populations quand ils sont au contact, notamment pour les actions civilo-militaires qu’ils réalisent".

Licence to kill. Certes, les oppositions ressortent souvent leurs diatribes contre l’armée de l’ex puissance coloniale pour attaquer indirectement les pouvoirs en place. Mais, l’Etat-major à Paris ne doit pas, non plus, négliger le ressentiment des populations locales. Et dans une partie de l’opinion, les problèmes de terrorisme sont liés à la présence militaire française. D’ailleurs les groupes terroristes ne manquent pas d’inoculer cette version dans leur communication. Estimant que la France est en train de perdre la bataille politique, l'ex diplomate du Quai d’Orsay Laurent Bigot reproche à l’armée française d’avoir épousé la conception américaine de lutte contre le terrorisme. Dans une tribune intitulée L’opération "Barkhane", un "permis de tuer au Sahel" publiée sur le site Le Monde-Afrique, il s’interroge sur la légalité des actions d’élimination des djihadistes.

L’impact de ces manifestations va parfois au-delà de l’ampleur réelle de la mobilisation. Elles sont relayées abondement sur les réseaux sociaux et les sites internet locaux. Les médias russes, comme RT et Sputnik, publient aussi de nombreux articles sur les difficultés de l’armée française en Afrique et remettent en cause son leadership militaire.

"Ce n’est pas un phénomène nouveau, confie un général retraité français qui a occupé plusieurs postes de commandement en Afrique. Au début des années 2000, l’armée française a dû faire face à une campagne de presse de dénigrement en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Gabon et à Djibouti. Les attaques étaient coordonnées et orchestrées depuis les Etats-Unis sans que l’on ait pu connaître les commanditaires. Toutefois, cela a amené les autorités de l’époque à réagir". L’Elysée a alors réarticulé la présence de ses troupes autour du concept de "​force en attente" de l’Union africaine et des forces d’intervention des communautés régionales tout en réorganisant le dispositif.

Emmanuel Macron s’est interrogé durant la campagne électorale sur la pérennité du dispositif Barkhane. Il a demandé, au premier semestre 2018, des résultats dans la lutte anti-terroriste en espérant, à terme, réduire la voilure avec la montée en puissance de la force régionale du G5 Sahel. L’objectif est aussi d’éviter les pertes humaines. "On affaiblit notre outil militaire en Afrique en privilégiant la sécurité des soldats, conclut le général français. Ces derniers vivent de plus en plus terrés comme des hérissons et perdent le contact avec les populations locales. Ils tournent tous les six mois et les officiers africanistes partent à la retraite, les uns après les autres. Il faut remédier à la déshumanisation de notre armée, développer l’analyse  de terrain et la communication locale".

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