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Les chars soviétiques à PragueL'extrême gauche française et le printemps de Prague par Florence Grandsenne

Chronique du 22 août

Docteur en histoire, rédactrice en chef de Histoire et Liberté, Florence Grandsenne a soutenu une thèse sur les intellectuels français face aux crises du communisme en Europe centrale de 1956 à 1981. Sur le site de Figarovox le 20 août, elle raconte les réactions très variée des Français face au drame de la liquidation du printemps de Prague :

Deux semaines après l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie à Prague le 21 août 1968, François Mauriac, dans son Bloc-Notes hebdomadaire au Figaro Littéraire, s’excusa auprès de ses lecteurs : il avait oublié d’en parler !

Anecdote significative. L’entrée des chars à Prague a beaucoup moins bouleversé l’opinion française que celle des mêmes chars à Budapest en octobre 1956.

Pour des raisons conjoncturelles : l’événement eut lieu au mois d’août, pendant les vacances. Il y eut donc fort peu de réactions collectives, manifestations ou pétitions. Pour des raisons idéologiques aussi : les Français étaient beaucoup plus concernés par le mouvement de Mai 68, qui venait de se dérouler, que par les réformes du Printemps de Prague.

L’ancienne génération, qui avait connu la répression hongroise de 1956, n’était pas vraiment surprise par cette intervention militaire : la même scène se rejouait, certes en moins dramatique puisque les Tchécoslovaques, poussés par leur nouvelle direction, avaient fait le choix de ne pas résister à l’intervention militaire.

Mais pour la jeune génération, c’était sa première confrontation à la violence communiste. Les plus désorientés furent les jeunes communistes eux-mêmes. Si la crise de 1956 avait provoqué une saignée au PC, celui-ci restait une force politique influente. Plutôt favorables aux réformes adoptées à Prague, ils furent pour le moins troublés par l’intervention militaire qui donnait une image déplorable de l’URSS.

Que venez-vous faire Camarade. Que venez-vous faire ici ? Ce fut à cinq heures dans Prague Que le mois d'août s'obscurcit chantera bientôt Jean Ferrat.

La direction du PCF n’était pas hostile au Printemps de Prague du fait de sa modération : après tout, les réformes ne remettaient en cause ni l’idéologie ni le régime communistes ! Aussi, le 21 août, Waldeck Rochet, secrétaire général du PCF, fut-il très choqué par l’intervention, d’autant plus que la direction soviétique lui avait promis qu’elle n’aurait pas lieu ! Il exprima alors sa "réprobation » : c’était la première fois dans l’histoire du parti que la direction du PCF critiquait la politique de l’URSS.

Très vite, cependant, le PCF fit marche arrière. La "désapprobation » remplaça la "réprobation », puis la direction entérina la "normalisation ». La plupart des communistes suivirent leur direction : août 1968 ne provoqua qu’une petite vague de départs
Plus que la ligne communiste traditionnelle, c’était celles des organisations d’extrême gauche propulsées sur le devant de la scène par Mai 68 qui attiraient la jeune génération. Trotskistes, maoïstes, castristes, qui voyaient ravivé l’espoir d’une possible révolution en France, avaient en commun de prôner un marxisme dogmatique et intolérant.

C’est au nom de cette fidélité au marxisme qu’ils critiquaient les réformes du Printemps de Prague. Les nouvelles libertés instaurées apparentaient le régime tchécoslovaque à une "démocratie bourgeoise" (sic) ; il fallait au contraire établir une "censure révolutionnaire" (sic) ! Telle était par exemple la position de l'équipe de la revue Les Temps Modernes, alors dirigée par André Gorz. Pour cette partie de l'extrême gauche marxiste, dans une société capitaliste, la parole est à la classe dominante et lui sert à imposer sa domination. La liberté d'expression ne fait donc que lui donner encore plus d'armes. Par conséquent, tant que le communisme n'a pas définitivement triomphé, il faut une "censure révolutionnaire".

Sartre lui-même, fondateur de la revue Les Temps Modernes, partageait cette opposition à la liberté d'expression. Il jugeait en revanche qu'à Prague on ne pouvait la condamner car la lutte des Tchécoslovaques pour l'obtenir avait joué un rôle révolutionnaire dans le mouvement en poussant celui-ci en avant. Sartre était beaucoup plus favorable au Printemps de Prague que sa revue.

Quant aux réformes économiques, elles tendaient au rétablissement du capitalisme et, pire encore, à l’instauration d’une société de consommation. Les gauchistes et leurs sympathisants mirent donc peu d’ardeur à manifester contre l’intervention militaire du Pacte de Varsovie et parfois même l’approuvèrent, comme l’avait fait Fidel Castro.

Quant aux maoïstes français, ils renvoyaient dos à dos le Printemps de Prague et l'URSS, en les jugeant "deux révisionnismes" qui ne valaient pas plus l'un que l'autre.

Si ce courant semblait constituer l’idéologie ominante, c’était avant tout parce qu’il était le plus bruyant. En réalité, à l’autre extrémité de l’éventail politique un courant tout aussi influent, y compris dans la jeunesse, refusait totalement le communisme. Le projet de "démocratie socialiste" à Prague ne les attirait guère : ces deux termes étaient pour eux antinomiques. Ils furent indignés par l’intervention soviétique, mais pas surpris. Août 1968 ne faisait que confirmer le caractère néfaste du communisme.

Quant aux jeunes Français "de la gauche non communiste" qui constituaient en 1968 un pôle politique important, comment réagirent-ils ? Nourris du marxisme de l’air du temps, convaincus de la nécessité de remplacer le capitalisme par un régime nouveau mais qui ne ressemblerait pas au système soviétique, ils se montraient favorables à cette fameuse "démocratie socialiste" prônée à Prague et furent les plus ardents à défendre ce projet.

Ils dénoncèrent eux aussi l’intervention militaire. Mais pas question de hurler avec les loups en apparaissant comme anticommunistes. La critique de l’URSS devait rester modérée. D’ailleurs, on ne pouvait condamner le communisme à partir de ces événements car ce n’était pas lui qui régnait à l’Est mais le stalinisme, une déviation, une trahison. "Lénine, réveille-toi, ils sont devenus fous" disait l’affiche placardée sur les murs de Paris : il leur semblait encore possible d’instaurer une société juste et égalitaire, comme celle qu’avait voulu bâtir Lénine.

Ainsi, l’intérêt porté par les jeunes Français aux mutations tchécoslovaques, jugées sympathiques ou au contraire dangereusement tournées vers le modèle capitaliste, fut inégal. En revanche, l’indignation face à l’intervention des armées du Pacte de Varsovie fut quasiment unanime. Néanmoins, le modèle communiste ne perdit pas pour autant son aura. Il faudra attendre encore quelques années, et Soljenitsyne, pour qu’il soit fondamentalement remis en question.

Florence Grandsenne
Rédactrice en chef de Histoire & Liberté

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