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Les deux tueuses qu'avaient recrutées les Nord-CoréensCorée du nord : le scénario incroyable d'un meurtre d'État

Chronique du 20 août

Le meurtre de Kim Jong-nam, demi-frère dissident du dictateur nord-coréen, passait en jugement en Malaisie. Harold Thibault, correspondant du Monde relate ici le procès des deux meurtrières. Elles avaient été recrutées, explique-t-il, par des Nord-Coréens leur faisant croire à un jeu sur Internet. Doan Thi Huong arrive au tribunal pour y être jugée, avec sa coaccusé Siti Aisyah, du meurtre du demi-frère de Kim Jong-un, à Shah Alam, en janvier.

Pendant des mois, à la barre, elles ont répété toutes les deux cette version des faits. Elles n’étaient pas au courant, ni qu’il s’agissait du demi-frère du dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, ni que le produit avec lequel elles l’ont entarté, à une borne d’enregistrement du terminal low cost de l’aéroport de Kuala Lumpur, était l’un des agents neurotoxiques les plus efficaces, le VX. Les meurtrières présumées de Kim-Jong-nam, qui vivait en exil et avait critiqué l’ascension de son frère, soutiennent qu’elles croyaient à un autre vidéo-gag, comme tous ceux qu’elles avaient tournés les mois précédents. Et qu’elles ont appris sa mort bien après le reste du monde, lors de leur arrestation, trois jours après ce 13 février 2017.

Elles étaient deux mais disent qu’elles ne se connaissaient pas. L’une est vietnamienne, Doan Thi Huong. L’autre indonésienne, Siti Aisyah. Elles ont cette vie très banale en Asie du Sud-Est : issues de familles de paysans, elles montent vers les grandes villes à l’âge adulte. L’une quitte son village à 18 ans pour poursuivre des études de pharmacie à Hanoï, mais abandonne vite et devient hôtesse dans un bar, le Seventeen Cowboys, où les serveuses portent un chapeau du Far West et des shorts très courts – certaines acceptent ensuite des relations contre de l’argent ou un smartphone. L’autre quitte l’Indonésie pour s’installer à Kuala Lumpur, travaille dans un spa où l’on vend davantage que des massages, et de temps à autre dans un bar connu pour la prostitution, le Beach Club.

"Dernier jour de tournage". C’est ainsi qu’elles sont mises en relation – l’une par l’intermédiaire d’un chauffeur de taxi, l’autre par l’entremise d’une patronne de bar, l’une dans la capitale vietnamienne et l’autre dans celle de la Malaisie – avec des hommes disant réaliser des vidéos de canulars diffusées sur YouTube. Les farces : appliquer de la lotion hydratante pour bébé Johnson sur leurs mains puis l’étaler sur le visage d’inconnus. Le succès sur Internet est garanti, leur assurent ces gens qui se présentent comme des producteurs sud-coréens.

Non seulement elles sont payées une centaine de dollars par opération, mais il n’y a à coucher avec personne, et elles pourraient passer de vies pénibles à celles d’actrices reconnues. "Tout a été fait pour les mettre en confiance, leur faire croire qu’elles deviendraient des comédiennes célèbres, qu’elles voyageraient dans de nombreux pays", soutient Hisyam Teh Poh Teik, l’avocat malaisien de la Vietnamienne.

Doan Thi Huong réalise timidement son premier tour au centre commercial Lotte d’Hanoï, filmée par ces pseudo-producteurs dont l’un se fait appeler "Mister Y". Même chose dans les galeries commerciales de Kuala Lumpur pour Siti Aisyah, encadrée par un certain "James", qui se dit japonais mais est en réalité nord-coréen. Les promesses de voyages à l’étranger, qui peut-être feront leur gloire, se réalisent : James emmène l’Indonésienne, qui se fait surnommer "Alice", au Cambodge. A l’aéroport de Phnom Penh, il lui présente un "Mr Chang" qui dit être sud-coréen, mais l’enquête révélera qu’il est du Nord.

Les commanditaires de l’assassinat pensaient-ils que Kim Jong-nam ferait étape à ce moment-là au Cambodge ? Ou voulaient-ils seulement que des supérieurs basés là-bas évaluent les recrues ? Siti Aisyah fait trois caméras cachées à l’aéroport de Phnom Penh contre 600 dollars (530 euros), puis encore quatre de retour à Kuala Lumpur.

"Mr Y" et un autre, "Hanamori", censé être japonais, emmènent Doan Thi Huong à Kuala Lumpur début janvier 2017. On lui confie un nouveau gag : faire un bisou sur la joue à un Occidental dans un supermarché. Le coup n’est pas très réussi, l’homme s’agace, lui dit froidement qu’elle doit faire erreur. Elle rentre à Hanoï, touche 20 dollars pour ce canular et 250 dollars présentés comme salaire mensuel.

Un mois plus tard, le 4 février, ses "producteurs" renvoient la Vietnamienne à Kuala Lumpur. De son côté, l’Indonésienne poste un message sur son compte Facebook le 7 : "Dernier jour de tournage, j’espère que j’aurai gagné leur confiance et que mon contrat sera renouvelé." Le 12 au soir, Siti Aisyah célébrait son anniversaire, dont la date tombait la veille, au Hard Rock Café de Kuala Lumpur.

Siti Aisyah. Le matin suivant, elle était à l’aéroport avec Chang. Ils prennent un café dans une buvette, puis Chang l’emmène derrière un pilier proche des enregistrements d’Air Asia. Il lui désigne un homme en particulier, lui dit qu’une autre fille participera à ce gag. Le liquide a une odeur différente de la lotion Johnson. C’est Doan Thi Huong qui l’applique la première. "Mr Y m’a juste dit que c’était de l’huile et que je devais me frotter les mains et les garder fermées puis aller faire la vidéo humoristique", expliquera-t-elle aux juges, selon les procès-verbaux. La défense de Siti Aisyah soutient qu’aucune vidéo ne permet d’établir qu’elle a appliqué le produit sur Kim Jong-nam, et que c’est à l’accusation de le prouver.

T-shirt "LOL". Les deux vont se laver les mains, et partent chacune prendre un taxi. Siti Aisyah reprend son quotidien à Kuala Lumpur. A Doan Thi Huong, Mr Y a dit de ne pas le déranger le lendemain, qu’il aurait beaucoup à faire, mais de revenir à l’aéroport le surlendemain. Ce qu’elle fera. C’est alors qu’elle est interpellée par la police. Elle indique aux policiers qu’elle réside chambre 410 au Sky Star Hotel. Ils y trouvent le tee-shirt "LOL" et la jupe bleue qu’elle portait sur les vidéos de surveillance, mais qu’elle ne semble pas avoir cherché à détruire. Ils y relèvent du VX. Elle se présente comme une actrice. Elle pense que c’est une autre caméra cachée, n’y comprend rien, trouve le temps long au poste, puis demande qu’on la paie et qu’on la laisse partir.

Selon son avocat, Hisyam Teh, ce n’est qu’au troisième jour, lorsque la police lui montre la "une" des journaux, avec les gros titres sur l’assassinat de Kim Jong-nam et la photo de celui qu’elle a surpris, qu’elle prend conscience des faits. "Elle a été absolument effondrée", raconte Hisyam Teh. "C’est très simple, elle n’avait ni l’intention ni la conscience de l’acte" qui seraient nécessaires pour établir l’intentionnalité constitutive d’un meurtre, souligne l’avocat.

Branches de lunettes. De son côté, Siti Aisyah sera arrêtée à son salon de massage trois jours après la mort de Kim Jong-nam. "Elle était retournée faire du shopping entre-temps, et retournée au boulot", dit son avocat, Gooi Soon Seng. "C’était une travailleuse sociale, poursuit-il par euphémisme. Elle travaillait la nuit, se reposait le jour, elle ne suivait pas les infos. Elle a été totalement choquée, ne comprenait pas la gravité de ce qu’il se passait." Et de s’interroger : si elle avait su qu’elle avait tué, en plein jour, en plein aéroport, sous les caméras de surveillance, dans un complot aux ramifications internationales, n’aurait-elle pas pris la fuite ? Et aurait-elle touché les branches de ses lunettes pour les repositionner si elle avait su ce qu’elle avait sur les mains ?

Absents au procès, les quatre Nord-Coréens avaient aussitôt décollé de Kuala Lumpur et rejoint Pyongyang via Djakarta, Dubaï et Vladivostok. La Malaisie a également laissé filer du personnel de l’ambassade nord-coréenne soupçonné d’avoir participé à la mise en place – un véhicule acheté par l’ambassade a emmené les fugitifs à l’aéroport le 13 février au matin. Il y avait des ressortissants malaisiens à Pyongyang, que la République populaire démocratique de Corée n’aurait pas laissé rentrer sinon, de sorte que la Malaisie a rapidement plié.

"On ne voit ce type d’assassinat que dans les films de James Bond et les deux filles n’ont pas été choisies comme boucs émissaires", a déclaré le procureur Wan Shaharuddin Wan Ladin. Il voit là un scénario "ingénieux" de leur défense pour les innocenter. Les juges devaient décider ce 16 août s’ils considèrent les deux jeunes femmes coupables ou non. La sentence sera prononcée plus tard. Le meurtre en Malaisie est passible de la peine de mort.

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