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Enfants soldats libérés par les autorités afghanesAfghanistan : les enfants-soldats

Chronique du 17 août

En guerre depuis l'invasion soviétique de 1979, suivie d'une guerre civile après 1989, qui vit la fin du régime communiste et de l'occupation, et, depuis 2001, par l'intervention internationale en riposte aux attentats du 11 septembre, l'Afghanistan vient de connaître cet été une nouvelle vague terroriste. Dans Le Figaro était publié le 13 août un reportage signé de Margaux Benn sur la manière dont, dans ce malheureux pays, Daech dresse des enfants-soldats :

Implanté dans plusieurs régions de ce pays, l'État islamique renforce ses rangs en formant des "lionceaux du califat". Le Figaro a rencontré à Djalalabad des enfants qui ont quitté l'organisation :

Au bruissement des ventilateurs se mêlent les prières murmurées : d'abord par l'enseignant du centre de réhabilitation juvénile de Djalalabad, capitale de la province afghane de Nangarhar, puis par les douze garçons assis par terre devant lui. Au tableau blanc posé sur une table bancale se mêlent phrases en pachtou et extraits du Coran.

Il y a encore quatre mois, Mohammed(*), 16 ans, récitait ses prières devant un autre mollah, "plus important", et un autre tableau, "plus propre". Il y vouait aussi, dit-il, de "combattre jusqu'à la mort le gouvernement afghan et les envahisseurs étrangers". Avant d'être arrêté par les autorités, Mohammed était l'un des nombreux enfants recrutés par le groupe État islamique au Khorasan, la branche afghane de l'Organisation État Islamique proclamée au Nangarhar en 2015. Cette province frontalière avec le Pakistan, où s'affrontent talibans, combattants se réclamant de l'Organisation État Islamique, forces afghanes et internationales, est l'une des plus instables du pays. Daech y revendique des attentats et des attaques.

Dans ce centre, l'une des 34 prisons pour mineurs d'Afghanistan, qui abrite, entre autres, des enfants détenus pour crimes contre la sécurité nationale, les cinq anciennes recrues des talibans et sept de l'Organisation État Islamique suivent chaque semaine un "cours de déradicalisation". Combattre l'endoctrinement par la religion, telle est la mission de Bismillah, le professeur qui enseigne aujourd'hui. Dans ce pays où la religion est profondément ancrée dans la société, cet homme à l'épaisse barbe grise dit vouloir contrer l'idéologie extrémiste avec "les vraies paroles du Prophète". Face à ces adolescents, explique-t-il, mieux vaut se montrer diplomate : "Rien ne sert de leur dire, dès le départ, que leurs idées sont fausses, car ils se braqueraient. Alors, on préfère leur rappeler que le Prophète a formellement interdit que les enfants prennent les armes."

À leur arrivée en effet, la plupart des garçons jurent être "des combattants sacrés dans la lignée de leurs parents et grands-parents", décrit Mohammed Shah, le directeur du centre. "Notre rôle, c'est d'atténuer le plus possible ce lavage de cerveau pour qu'une fois leur peine purgée, ils réintègrent la société." Du temps des talibans, aime-t-il à rappeler, les centres de détention pour mineurs étaient appelés "maisons des fils d'ânes". Puis, ils furent nommés "centres de politesse". À présent, leur mission tient dans leur nouveau titre : "centres de réhabilitation et de formation".

À 5 ans, ils participent à des exécutions. "J'acceptais tout ce que me disaient les gens de Daech car ils étaient doués avec les mots", se souvient Mohammed, le regard s'attardant sur la cour de la prison aperçue par la fenêtre. "On regardait des vidéos de combat, on apprenait à utiliser des armes qui tirent plein de munitions en même temps… L'idée, c'était de détruire le système actuel pour mettre en place de nouvelles lois, ici et dans le monde entier." Les enfants, dont la plupart attendent encore l'issue de leur procès, évitent de relater avec trop d'exactitude le temps passé dans les rangs des groupes armés, au-delà de la formation initiale.

Affaibli en Irak et en ­Syrie, l'Organisation État Islamique, qui investissait déjà beaucoup dans l'endoctrinement des enfants au Moyen-Orient, a trouvé en Afghanistan une base arrière riche en recrues potentielles - quel que soit leur âge

Si les talibans - qui, depuis la chute de leur régime en 2001, combattent sans relâche le gouvernement afghan et les forces internationales -, se défendent officiellement d'envoyer au front les garçons encore imberbes, l'Organisation État Islamique est plus enclin à recruter de jeunes enfants. Depuis l'implantation de la filiale de ce groupe en Afghanistan, d'ailleurs, le nombre d'enfants-soldats dans le pays aurait pris une ampleur inédite. "Cette campagne de recrutement agressive, qui vise même les plus jeunes, est l'une des dimensions les plus inquiétantes de ces militants", note Michael Kugelman, vice-directeur du programme Asie au Wilson Center. Affaiblie en Irak et en Syrie, l'Organisation État Islamique, qui investissait déjà beaucoup dans l'endoctrinement des enfants au Moyen-Orient, a trouvé en Afghanistan une base arrière riche en recrues potentielles - quel que soit leur âge.

En mars dernier, le groupe SITE, qui surveille l'activité des groupes extrémistes, a diffusé une série de photographies présentées comme ayant été prises par l'Organisation État Islamique au Nangarhar : deux garçons âgés d'environ 5 ans, armes au poing, y mènent des prisonniers jusqu'au lieu de leur exécution. À Kaboul, un responsable des forces de sécurité a assuré au Figaro que la branche afghane de l'Organisation État Islamique a déjà envoyé plusieurs enfants perpétrer des attentats suicides : près d'un bâtiment des services de renseignements en décembre dernier par exemple, ou encore dans la zone diplomatique deux mois plus tôt. L'auteur de cet attentat aurait été âgé d'une douzaine d'années. "Les enfants sont moins susceptibles d'être fouillés aux abords des bâtiments officiels", explique le responsable, qui ajoute que l'Organisation État Islamique a notamment adopté cette tactique pour contrer le renforcement des mesures de sécurité. Dans un documentaire de la chaîne américaine PBS diffusé en 2015, des membres de l'Organisation État Islamique au Nangarhar affirmaient déjà inculquer leur idéologie aux enfants dès 3 ans, en vue de les utiliser plus tard comme kamikazes. Dans cette province, l'Organisation État Islamique possède sa propre radio et diffuse, parmi ses programmes, une émission destinée aux futurs "lionceaux du califat".

"Faire régner la charia". "Les groupes armés recrutent des enfants psychologiquement vulnérables, souffrant de traumatismes ancrés à cause de la guerre ou de violences familiales", précise Lyla Schwarz, psychologue américaine à Kaboul. "L'endoctrinement, la formation militaire et les drogues qui sont souvent données aux jeunes recrues façonnent des enfants en rupture avec la réalité et insensibles à la souffrance d'autrui." Pour espérer déradicaliser ces jeunes, ajoute-t-elle, "des leçons de morale ou de religion ne suffisent pas : il s'agit d'entreprendre un travail psychologique de fond".

À la fin du cours, le professeur Bismillah demande aux enfants de venir tour à tour s'exprimer devant la classe. L'un d'eux se lance : "Je rêve de la paix, bien sûr, mais je veux aussi qu'ici et dans le monde entier, on puisse faire régner la charia." Quelques minutes plus tard, un attentat contre un bâtiment local du ministère de l'Éducation - déjà ciblé par un kamikaze le mois dernier - faisait au moins 11 morts. Il serait revendiqué par l'Organisation État Islamique.

Note :(*) Les noms des enfants ont été modifiés.

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