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iouri dmitrievRussie : répression de la mémoire du stalinisme

Chronique du 14 août

Sur le site du Monde en ligne le 9 août, dans un article intitulé "Iouri Dmitriev ou la mémoire étouffée de la répression stalinienne", Benoît Vitkine souligne que sans le travail de cet historien russe on ne saurait quasiment rien du site de Sandarmokh devenu l’un des rares lieux en Russie célébrant la mémoire des purges de 1937-1938. Sans surprise, Iouri Dmitriev se trouve donc emprisonné pour "viol"...

Pour la deuxième année consécutive, dimanche 5 août, les commémorations de Sandarmokh, l’un des principaux lieux d’exécution de la Grande Terreur stalinienne, dans la région septentrionale de Carélie, se sont donc déroulées en l’absence de l’historien Iouri Dmitriev. Le pèlerinage, qui attire chaque année des centaines de proches des victimes, doit pourtant tout à cet homme de 62 ans, enquêteur infatigable aux airs de moine-soldat.

C’est lui qui, en 1997, a instauré cette tradition. C’est lui, surtout, qui a mis au jour l’importance de ce lieu d’exécution, où l’on estime à 9 000 le nombre de personnes – coupables de rien – fusillées. L’historien, membre de l’association Memorial, y a mené un travail titanesque de localisation des fosses communes et d’identification des dépouilles. Depuis, Sandarmokh est devenu l’un des rares lieux en Russie célébrant la mémoire des purges de 1937-1938 – année après année, les descendants des victimes ont accroché sur les arbres de la dense forêt carélienne de modestes croix en bois ou les portraits de leur proche assassiné. "Sans son travail, on ne saurait quasiment rien de Sandarmokh", confirme l’historienne Cécile Vaissié.

Iouri Dmitriev a été arrêté en décembre 2016, accusé de détention d’images pédopornographiques, en l’occurrence neuf clichés de sa fille adoptive, alors âgée de 11 ans. L’historien avait expliqué avoir pris ces photographies à la demande des services sociaux, pour documenter la croissance de sa fille, atteinte de rachitisme depuis son séjour à l’orphelinat. Les experts du tribunal, eux, n’avaient trouvé dans les clichés aucun caractère pédophile ou pornographique.

Machination. Malgré l’émotion soulevée en Russie et à l’étranger par cette affaire aux allures de machination, M. Dmitriev a passé quinze mois en ­prison, avant d’être acquitté en avril. Le soulagement a été de courte durée : mi-juin, la Cour suprême de Carélie a cassé ce jugement, et à la fin du mois Iouri Dmitriev retournait en prison, accusé cette fois de viol, sur la foi du seul témoignage de la grand-mère de sa fille adoptive.

"En Russie, il n’y a quasiment jamais de relaxes, encore moins sur de telles charges. Sa libération a constitué une énorme surprise, pour nous mais sans doute aussi pour les services de sécurité. On dirait qu’ils ne l’ont pas acceptée", constate Irina Galkova, sa collègue au sein de Memorial, organisation sur laquelle a été apposé en 2014 le label infamant d’"agent de l’étranger".

Pour ses défenseurs, les malheurs de Iouri Dmitriev dépassent le cadre d’une simple cabale contre un homme dont le militantisme, au niveau local, dérange. Ils seraient un signe supplémentaire d’une volonté du pouvoir russe d’étouffer le travail pourtant modeste mené par les acteurs de la société civile sur les répressions soviétiques. "Dmitriev est une figure remarquable en ce sens qu’il ne se contente pas de parler des répressions dans des termes généraux, explique Mme Galkova. Il documente avec minutie le destin des victimes et celui des bourreaux."

Destructions d’archives du goulag. Depuis plusieurs années, l’interrogation sur le passé stalinien est devenue en Russie l’apanage de quelques militants toujours plus marginalisés et suspects. L’État, d’abord indifférent, se montre désormais hostile. Plusieurs musées consacrés aux camps ont été fermés, dont le plus important d’entre eux, Perm-36, et plus récemment celui de Iochkar-Ola. Ces derniers mois, des cas de destructions d’archives du goulag ont aussi été constatés. Dans le même temps, la figure de Staline est réhabilitée, et celle de Félix Dzerjinski, le fondateur de la Tcheka (la police politique), est en passe de suivre.

Dans un entretien accordé fin décembre 2017 au quotidien Rossiyskaya Gazeta, Alexandre Bortnikov, directeur du FSB, les services de sécurité russes héritiers du KGB, dont le président Vladimir Poutine fut le chef, estimait qu’une "part significative" des dossiers criminels traités en son temps par la police politique "avaient objectivement un aspect criminel". M. Bortnikov assurait aussi que "la répression politique à grande échelle s’est arrêtée en 1938".

"La tendance est claire, tranche Irina Galkova : la question des répressions devient un sujet sensible. Les historiens font leur travail dans leur coin, mais il y a à la fois une réécriture du discours public. L’idée est que les répressions ont été marquées par des excès et des erreurs mais que celles-ci ne constituaient pas une politique d’État. On peut parler des victimes, rappeler qu’elles étaient innocentes, mais pas des responsables, pas des bourreaux. Officiellement, il s’agit de ne pas remuer un thème sensible qui pourrait diviser la société, mais en réalité, ce pouvoir ne veut pas que l’on puisse comparer les pratiques de l’époque et celles d’aujourd’hui, quand bien même le niveau de violence n’a rien à voir."

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