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Venezuela : la production est tombée parce que Pdvsa  s’est effondréeLe domino vénézuélien par Joaquin Villalobos

Chronique du 13 août

La tragédie vénézuélienne n’a pas de précédent en Amérique latine(1). Certains pensent que le Venezuela peut se changer en un autre Cuba, mais le plus probable est que Cuba finisse bientôt, changée en un autre Venezuela. Nous sommes devant la répétition de "l'effet domino" qui renversa les régimes du camp socialiste en Europe orientale quand l’économie soviétique fit implosion. Les relations économiques entre ces gouvernements se nouaient dans le cadre que l’on connaissait sous le nom de Comecon(2), le Conseil d’assistance économique mutuelle. Fidel Castro copia le Comecon et inventa l’Alliance Bolivarienne pour les peuples d’Amérique (l’Alba(3)), afin de sauver son régime avec le pétrole vénézuélien. L’implosion économique du Venezuela a déclenché un effet domino qui met en péril les régimes du Nicaragua et de Cuba ainsi que toute l’extrême gauche continentale.

Les économies des huit régimes de l’Europe de l’Est et de Cuba subsistaient grâce à l’aide pétrolière et économique soviétique. Quand celle-ci s’interrompit, les pays communistes européens s’effondrèrent bien qu’ils comptassent de puissantes armées, polices et agences de renseignements. Cuba perdit 85 % de ses échanges commerciaux, son PIB chuta de 36 %, sa production agricole se réduisit de moitié et les Cubains durent survivre avec la moitié du pétrole qu’ils consommaient. Castro décida de "résister" pendant ce qu’il appela "la période spéciale", pour éviter que la famine ne se transformât en explosion sociale. Dans ces circonstances apparut le subside pétrolier vénézuélien qui sauva le socialisme cubain de l’effondrement. L’argent vénézuélien, par le biais de l’Alba, permit de construire un vaste système de défense géopolitique, finança l’Unasur, des pays des Caraïbes et des gouvernements et groupes de gauche au Nicaragua, en Équateur, au Salvador, au Honduras, au Chili, en Argentine, en Bolivie et en Espagne.

Mais, comme c’était prévisible, l’économie vénézuélienne finit en catastrophe, après l’expropriation de plus de 700 entreprises et la fermeture de plus de 500 000 autres du fait des contrôles imposés au marché. Le chavisme a détruit la base productive du pays et perdu sa classe entrepreneuriale, gestionnaire et technocratique. Cette catastrophe s’acheva quand le pétrole fut concerné, avec ce paradoxe que, maintenant que les prix ont monté, la production est tombée parce que Pdvsa(4) s’est effondrée à rester sans gérants ni techniciens. Le chavisme a tué la poule aux œufs d’or, les subsides aux gauchismes se sont taris et ce que nous voyons aujourd’hui en est l’effet. Plus de 3 000 millions de dollars vénézuéliens ont permis d’accoucher l’autocratie nicaraguayenne, mais quand les subsides s’interrompirent, le gouvernement tenta un ajustement structurel et l’actuel conflit éclata. En mai de cette année, le Venezuela a acheté du pétrole à l’étranger pour continuer de soutenir le régime cubain !

L’économie mondiale est totalement régie par des relations capitalistes. L’idée que la Russie et la Chine puissent apporter le salut est un rêve. La Russie est un pays pauvre avec une économie de la taille de celle de l’Espagne mais avec une population trois fois plus importante ; la Chine est un pays riche mais, comme tout riche, elle ne veut pas courir de risques, investit pour tirer des bénéfices et si elle prête, elle touche ses intérêts. Dans l’économie mondiale, aujourd’hui, personne ne fait de cadeau ; Hugo Chavez fut le dernier Père Noël et c’en est fini avec ça. Personne ne fournit de l’aide au Venezuela ni à Cuba ni au Nicaragua. Peut-être trouvent-ils des appuis diplomatiques mais ce dont ils ont besoin pour ne pas s’effondrer c’est de l’argent donné et pas de diplomatie compatissante.

Rien ne va changer en leur faveur ; l’unique espoir serait que l’économie vénézuélienne se rétablisse et c’est impossible. Le gaspillage et la corruption ont fait tomber Pdvsa, l’Alba et l’Unasur. Des milliers de millions de dollars ont été perdus et volés. Le Venezuela est en banqueroute et vit dans le chaos. Maduro a affronté plus de 5 000 manifestations pour l’année 2018 ; les Vénézuéliens souffrent d’hyperinflation, d’une criminalité féroce, du manque de repas, de médicaments, d’essence et d’argent en circulation ; les services de transports, de l’énergie et de la distribution d’eau sont par terre. En plein isolement international, la cohésion du bloc au pouvoir s’achève. Maduro réprime le chavisme lui-même, les fonctionnaires de Pdvsa et les militaires, soit les trois piliers fondamentaux de son pouvoir. Ce conflit laisse derrière lui des licenciements, des arrestations, des tortures, des morts et même un attentat confus contre Maduro.

La répression brutale au Nicaragua a tué la confiance qui avait grandi dans le marché et ouvert un chemin sans retour vers ce qui est en train de détruire l’économie déjà faible du pays. Le gouvernement en est revenu aux expropriations qui sèment la terreur sur le marché. On estime que 215 000 emplois ont été perdus ; d’abord, il n’y aura plus de croissance mais il y aura plus de pauvreté, plus de crise sociale, plus d’émigration, plus de mécontentement, et un irréversible et croissant rejet du régime.

À Cuba, on commence à peine à parler de propriété privée, avec des changements lents et maladroits vers l’économie de marché. Le régime a peur que l’apparition d’une classe entrepreneuriale rompe l’équilibre du pouvoir – et il a raison. En Union soviétique, les premières réformes forcèrent à en faire d’autres, ce qui se termina par l’effondrement du système. La leçon fut qu’on ne pouvait réformer ce qui n’était pas réformable. Paradoxalement, aujourd’hui, le mot d’ordre pour l’économie cubaine, ce n’est pas "le socialisme ou la mort" mais "le capitalisme ou la mort". Les jeunes Cubains ne feront pas face à une nouvelle famine. Sans l’aide vénézuélienne, la crise cubaine est aux portes et la faible autocratie nicaraguayenne ira à la dérive sans solution, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de réserve pour payer ses forces de répression.

La défense stratégique de Cuba a été d’encourager les conflits à sa périphérie pour éviter les pressions directes sur son régime. C’est pourquoi elle a toujours appuyé les révoltes sur tout le continent. Les conflits au Venezuela et au Nicaragua sont aujourd’hui la défense de Cuba. Elle en a mis d’autres en position de tuer et de détruire pendant que son régime tente de se réformer. La répression sauvage qu’ils subissent et la lutte complexe que livrent les opposants vénézuéliens et nicaraguayens n’est pas un hasard. Ils ne s’affrontent pas à un gouvernement mais à trois et en plus d’eux à toute l’extrême gauche. Le destin de la dictature cubaine et de toute la mythologie révolutionnaire de gauche est en jeu. Les opposants connaissent des difficultés actuellement mais les gouvernements auxquels ils s’affrontent n’ont pas d’avenir. Ce sont des régimes historiquement au bout du rouleau, luttant pour leur survie. Ils peuvent tuer, emprisonner, torturer et se montrer cyniques à l’extrême, mais cela ne résoudra pas les problèmes économiques, sociaux et politiques qu’ils connaissent ni ne les libérera de leur isolement international.

Ce n’est pas une lutte entre gauche et droite mais entre démocratie et dictature, et la fin de ces dictatures de gauche bénéficiera surtout à la gauche démocratique qui, durant des décennies a payé le prix de la peur et souffert du chantage de ceux qui les appelaient des traîtres s’ils osaient mettre Cuba en question… La gauche démocratique doit lutter avec les pieds sur terre et assumer sans regret et sans peur la démocratie, le marché et le désir de réussite individuelle qui motive tous les êtres humains. Lutter pour des idéaux n’a pas de sens si c’est pour finir en défendant à mort ses privilèges personnels. Il n’y a pas de raisons morales, politiques ou pratiques de défendre quelque chose qui non seulement ne fonctionne pas mais génère des guerres, des famines et des dictatures.

Notes :
(1) L'auteur est un ancien guérillero salvadorien, aujourd’hui consultant  pour la résolution de conflits internationaux.
(2) Comecon est le sigle anglo-saxon. COuncil for Mutual ECONomic assistance (ndt)
(3) En espagnol l'alba =l'aube (ndt)
(4) L’entreprise pétrolière monopolistique du pays (ndt)

→ Les informations de cet article proviennent de la traduction d'une tribune publiée le 9 août par El Païs

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