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femme algérienne traditionnelleAlgériens en France : mariages mixtes en recul

Chronique du 9 août 2018

Mi-juillet, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours durant par sa famille d’origine algérienne. Celle-ci n’acceptait pas son projet de mariage avec un descendant de harki. Un fait divers anecdotique ou révélateur d’un malaise dans l’assimilation ?

Daoud Boughezala sur le site de Causeur s'entretient à ce sujet avec le politologue Jérôme Fourquet (*).

Daoud Boughezala: Le mois dernier, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours par sa famille d’origine kabyle. Celle-ci rejetait violemment en effet son mariage avec un petit-fils de harki, lui préférant une union arrangée au bled. Est-ce un fait divers isolé ?

Jérôme Fourquet :Non. Cette affaire est symptomatique d’une pratique qui existe. Le mariage forcé ou arrangé a disparu depuis longtemps en France, mais cette coutume persiste néanmoins dans certaines familles issues de l’immigration. Là où cette affaire est emblématique, c’est que Mounia Haddad présente tous les attributs d’une intégration totalement réussie tant sur le plan professionnel que sur le plan politique. Elle est cadre hospitalière, engagée politiquement à La République En Marche avec le titre d’élue départementale élue en tandem avec l’actuel président du Conseil départemental d’Indre-et-Loire.

Or, y compris dans ce type de famille bien intégrée, on constate la survivance de règles et de pratiques devenues étrangères aux comportements usuels de la société française.

Daoud Boughezala: Pour une grande majorité des musulmans, il est encore primordial qu’une jeune femme arrive vierge au mariage.

Qu’indiquent vos enquêtes sur les valeurs familiales de cette contre-société ?

Jérôme Fourquet :Nos enquêtes attestent par exemple que pour une grande majorité de la population de confession musulmane, il est encore primordial qu’une jeune femme arrive vierge au mariage.

Le statut des femmes et leur champ de liberté, par exemple concernant leur sexualité ou le choix d’un conjoint, diffèrent des conceptions dominantes de la société française. La question du rapport à l’homosexualité reste également extrêmement taboue dans toute une partie de la population issue de l’immigration arabo-musulmane. Pourtant, l’ensemble de la société française connaît une décrispation globale par rapport aux questions de mœurs. Pour reprendre les catégories de Marcel Gauchet, la société française a achevé son processus de sortie de la religion (catholique) alors qu’une frange significative de la population issue de l’immigration arabo-musulmane n’est pas engagée dans ce processus (même si on note un phénomène de sécularisation dans une partie de ce groupe démographique).

Daoud Boughezala: Les jeunes hommes restent davantage fixés dans les cités, sont plus discriminés et réussissent moins à l’école que les jeunes femmes.

Il semblerait même qu’une dynamique inverse soit enclenchée. Optimiste à la parution de son essai Faire France (1990), la démographe Michèle Tribalat constate aujourd’hui une crispation morale et identitaire d’une grande partie de l’immigration arabo-musulmane. Les beurettes ont-elles été reprises en main par leurs familles ?

Jérôme Fourquet :Oui en partie. Le cas de Mounia Haddad en dit long sur cette reprise en main. Dans nos enquêtes, on remarque en effet le raidissement de toute une partie de la population d’origine algérienne concernant la capacité de ces femmes/jeunes filles à choisir leur parti et leur vie. L’évolution du nombre de mariages mixtes est aussi révélatrice. Dans la communauté algérienne, les mariages mixtes ont connu un début de décollage rapide entre les années 1970 et 1990. Puis au tournant des années 1990 et 2000, s’est produit un coup d’arrêt.

Au sein de la population d’origine arabo-musulmane, on note dans certaines villes (comme Toulouse par exemple) des écarts assez marqués de la proportion d’hommes et de femmes selon les quartiers. La proportion de femmes est la plus faible dans les quartiers sensibles (type Mirail à Toulouse) alors qu’elle est plus élevée en centre-ville et les quartiers de classe moyenne. Cela signifie qu’une partie de ces femmes engagées dans un parcours d’ascension sociale et scolaire prend le parti de quitter cet univers, où leur population d’origine se concentre, pour vivre leur vie librement. Et ce, alors que les jeunes hommes restent davantage fixés dans les cités, sont plus discriminés et réussissent moins à l’école que les jeunes femmes. C’est pourquoi certains développent un sentiment de frustration vis-à-vis de la société française. Comme l’analyse Farhad Khosrokhavar, c’est un des ingrédients qui contribue à fabriquer dans ces quartiers un terreau sur lequel prospèrent le djihadisme et la radicalisation.

Daoud Boughezala: Après avoir qualifié la colonisation française en Algérie de crime contre l’humanité, Macron a fait un tabac parmi les Français immatriculés dans les consulats en Algérie.

Parmi les symptômes et les leviers de mobilisation de cette contre-société, on trouve l’antisémitisme. En son sein, détectez-vous, comme Georges Bensoussan, une matrice spécifiquement algérienne de haine de la France et du Juif ?

Jérôme Fourquet :Sans être spécialiste, j’ai lu avec grand intérêt votre entretien avec Georges Bensoussan. Un peu comme dans Al-Andalous, l’idée que toutes les communautés vivent en harmonie doit être sévèrement réinterrogée. Chez certaines familles originaires d’Algérie, un antisémitisme populaire et traditionnel s’est transmis de génération en génération. Et ce sentiment judéophobe est bien antérieur au moment où la puissance coloniale a décidé de favoriser les Juifs par le décret Crémieux.

Pour ce qui est du sentiment antifrançais, l’histoire spécifique de l’Algérie pèse lourd. Par exemple, après qu’en pleine campagne présidentielle, Macron a fait sa fameuse sortie controversée sur la colonisation française en Algérie qu’il a qualifiée de crime contre l’humanité, il a obtenu des retombées électorales révélatrices. S’il a fait un tabac parmi les Français immatriculés dans les consulats en Algérie (51,9 % au premier tour), il a en revanche obtenu un score moins spectaculaire, quoiqu’élevé, dans les consulats en Tunisie (36,8 %) et au Maroc (31,6 %). Il s’est donc manifestement adressé à un électorat algérien.

(*) auteur avec Nicolas Lebourg du livre La nouvelle guerre d’Algérie n’aura pas lieu Fondation Jean-Jaurès 2017

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