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bouteflikaAlgérie : une faillite de type vénézuélien

Chronique du 6 août 2018

Considérant que le pays est sclérosé par la fin de règne de Bouteflika, Erwan Seznec, dresse, dans Causeur, un tableau apocalyptique de l'économie étatiste algérienne :

De plus en plus dépendante du pétrole, écrit-il, l’Algérie ne pourra pas éternellement compter sur l’économie de rente pour acheter la paix sociale. Malgré ses atouts, désespérément inexploités, sclérosé par la fin de règne de Bouteflika, le pays s’achemine vers une faillite à la vénézuélienne.

C’est un cas d’école enseigné en première année d’économie : comment la rente des hydrocarbures peut couler un pays. Dopant les salaires et la devise, elle mine la compétitivité des entreprises nationales. Les importations s’envolent et le chômage augmente, sauf à multiplier les emplois publics superflus, comme en Arabie saoudite. La maladie est appelée le "syndrome hollandais", les Pays-Bas ayant connu un énorme trou d’air dans les années 1960 quand leurs champs de gaz, en mer du Nord, se sont taris.

Alea jacta est ? Le remède est connu, mais il demande une classe politique immunisée contre la démagogie. Il faut neutraliser une large partie des recettes des hydrocarbures dans un fonds souverain investi à très long terme. C’est le choix qu’a fait la Norvège.

À l’opposé, l’option vénézuélienne consiste à dilapider la rente en sapant sa propre économie, jusqu’à l’effondrement final. C’est sans l’ombre d’un doute le chemin que prend l’Algérie. Dans son rapport annuel publié en avril 2018, la Banque mondiale qualifie la situation du pays de "très préoccupante". Elle prédit une grave crise financière, sauf coupe drastique dans les dépenses, voie douloureuse de la sagesse.

L’État algérien a pris résolument le chemin contraire. Son sort s’est joué en 2011, alors que les Tunisiens et les Égyptiens venaient d’expulser leurs potentats respectifs et que le baril atteignait son plus haut historique, à 110 dollars. La caste au pouvoir à Alger, peut-être convaincue que les cours du pétrole resteraient durablement au firmament, a ouvert en grand le robinet de la dépense publique. Elle était aiguillonnée par les émeutes contre la vie chère qui secouaient le pays. Recette de la stabilité, des subventions aux produits de première nécessité (pain, huile, sucre, etc.) et des grands travaux visant à maintenir l’activité. Rien de fondamentalement absurde, en théorie. C’est au niveau de l’application que cette super "relance keynésienne" tourne à la farce.

L’Algérie carbure à la dépendance Démonstration par la baguette. Le prix du pain algérien est contrôlé. En échange, les boulangers peuvent acheter de la farine subventionnée. Celle-ci, hélas, est massivement détournée (l’Union nationale des boulangers algériens le déplore régulièrement). Les minotiers la revendent au prix fort, sans que les autorités réagissent. Les boulangers, contraints de s’approvisionner au marché libre, vendent à perte et font faillite. Trois mille d’entre eux ont fermé boutique en 2017, aggravant les pénuries de pain. Les grands investissements dans la modernisation des infrastructures aboutissent à des situations encore plus rocambolesques.

Le pays dépense de plus en plus, mais il dépend toujours à 95 % des hydrocarbures pour ses exportations et à 75 % pour ses recettes fiscales. "Sonatrach, c’est l’Algérie et l’Algérie, c’est Sonatrach", résume l’économiste Abderrahmane Mebtoul. "Dépenses improductives, subventions généralisées sans ciblage, mauvaise gestion, pour ne pas dire corruption, il faut un baril à 85 dollars pour ne pas puiser dans les réserves de change, et à 90/100 dollars pour les augmenter."

Plus maîtresse de son destin Or, à la mi-juin, la cotation du Brent mer du Nord atteint 72 dollars. C’est mieux qu’en début d’année, mais encore insuffisant. Il y a dix ans, un baril à 60 dollars permettait d’équilibrer les recettes et les dépenses. Si l’État algérien avait simplement maintenu son niveau de dépenses, traditionnellement élevé, avec les prix actuels des hydrocarbures il aurait encore de la marge. En les accroissant, il s’est engagé sur une piste noire.

Les réserves de change, qui permettent de subventionner le coût de la vie, sont passées de 193 milliards de dollars en 2013 à 93 milliards en 2018. D’après les estimations d’Abderrahmane Mebtoul, il faut s’attendre à "un montant de sorties de devises de 55/60 milliards de dollars pour 2018", ce qui signifie que, dans dix-huit mois ou deux ans, sauf remontée des cours du pétrole, les caisses seront vides. L’Algérie n’est plus maîtresse de son destin, qui se joue dans les réunions de l’OPEP. La seule solution envisagée par le gouvernement est de faire tourner la planche à billets, ce que tous les économistes de la planète considèrent comme une folie inflationniste.

Le risque d’embrasement social Au Venezuela (dont le président Nicolas Maduro s’est rendu à Alger en septembre 2015 et janvier 2017…), l’inflation annualisée en mai 2018 dépassait les 15.000 %, ce qui rend inopérante la notion même de monnaie. Fuyant la paralysie totale de leur pays, plus d’un million de personnes ont quitté le Venezuela en un an et demi, trouvant refuge en Colombie voisine. Les Algériens n’auraient pas cette possibilité : la frontière avec le Maroc est fermée depuis 1994. Les relations entre les deux pays sont exécrables. Elles sont à peine meilleures avec la Tunisie.

La situation est très grave, mais appelle seulement des mesures de bon sens. La plus emblématique, réclamée par tous les acteurs économiques, serait de supprimer la disposition qui interdit à un étranger de posséder plus de 49 % d’une société en Algérie. Elle constitue un frein énorme aux investissements industriels dont le pays a besoin. Il y a également consensus sur la nécessité de relancer l’agriculture, qui tourne largement en dessous de son potentiel. Seulement le tiers des surfaces cultivables est exploité, alors que les importations de produits agricoles représentent la moitié du déficit du commerce extérieur. Tous les analystes s’accordent aussi sur la nécessité de réduire les aides publiques inefficaces. Le gouvernement algérien s’y était engagé publiquement début 2017. Il a commencé à le faire, mais il n’a pas tenu dans la durée. "La loi de finances 2018 prévoit des dépenses budgétaires en très forte hausse par rapport à l’année 2017", déplore Abderrahmane Mebtoul.

L’Algérie prise entre deux feux Comment expliquer cette apathie gouvernementale ? "Abdelaziz Bouteflika a écrasé les corps intermédiaires qui pouvaient lui faire de l’ombre, il n’y a plus personne pour porter des réformes", répond Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences-Po. Selon lui, même âgé de 81 ans et gravement malade, le président au pouvoir depuis 1999 bloque le jeu. "Le Premier ministre actuel, Ahmed Ouyahia, me semble conscient de la gravité de la situation, mais il n’a pas assez d’influence."

L’historien voit son pays "au bord de l’explosion sociale" et redoute qu’une crise économique affaiblisse le pouvoir central et embrase l’Algérie, avec deux foyers probables. Il y a tout d’abord les haines accumulées et les vengeances inassouvies de la "décennie noire" (1991-2002). "Des milliers de familles ont subi des meurtres, commis par des islamistes ou par des milices, on ne sait pas très bien. Elles n’ont pas oublié", reprend l’historien. Vient ensuite le clivage arabe/berbère. La wilaya (département) de Ghardaïa, à la limite nord du Sahara, connaît depuis des années une guerre civile larvée entre les deux peuples.

Kabylie vs Algérie Les blessés se comptent par milliers et les morts par dizaines : 22 décès pour le seul mois de juillet 2015 ! En 2014, il a fallu déployer 10 000 soldats pour mettre fin aux affrontements. En juin 2018, Ferhat Mehenni, une des figures historiques de la lutte pour l’autonomie de la Kabylie, a lancé depuis Londres un appel à la création d’un "corps de contrainte". En clair, un mouvement armé kabyle ! Il a été désavoué par l’immense majorité des leaders autonomistes, mais qu’en pense la population ? Manifestement, certains ne demandent qu’à en découdre. Le 15 avril 2018, les affrontements en marge du match de demi-finale de la coupe d’Algérie de football, opposant la Jeunesse sportive de Kabylie au Mouloudia Club d’Alger, ont fait 104 blessés.

Toutes les semaines ou presque, des matches de football dégénèrent en bataille entre supporters ou avec les forces de l’ordre. La violence fait office de distraction, dans un pays où elles sont rares. Au dernier pointage du ministère de la Culture, en 2015, il restait 20 cinémas ouverts dans tout le pays, sur 400 salles ! En mai 2018, le gouvernement a fait fermer, pour "indécence", le cinéma Mohamed-Zinet, à Alger, qui avait diffusé Borat, avec l’actrice "porno" Pamela Anderson, pendant le ramadan. Une décision rapide et énergique, qui en dit long sur le sens des priorités du pouvoir algérien.

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