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boris stomakhineLettre du goulag actuel

Chronique du 1er août 2018

Né en 1974 à Moscou, Boris Stomakhine est un journaliste russe diplômé de l’université de Moscou. Il représente un mouvement radical russe. Dès 1991, il a commencé à participer à la vie politique. Ses opinions ont été publiées dans la presse russe, biélorusse, ukrainienne et balte. Il a participé activement à la campagne contre la guerre en Tchétchénie et à la défense des droits de prisonniers politiques.

En 2000, il a fondé et dirigé le journal "Politique radicale". Pour ses publications, il a été poursuivi à trois reprises, accusé "d'appel au renversement de l’ordre constitutionnel" et à "l'encouragement à des actions extrémistes"

Craignant d’être persécuté par le régime, fin mai 2004, Stomakhine est parti en Ukraine, où il a tenté d’obtenir le statut de réfugié politique. On lui a refusé l’asile argumentant que la Russie est un pays démocratique.

En 2006, la police est venue l’arrêter chez lui. En tentant de fuir par la fenêtre, Stomakhine est tombé du quatrième étage et s’est fracturé deux vertèbres et une jambe. Depuis, il est invalide. Il a été condamné à une longue peine de prison. Libéré le 21 mars 2011, il a été de nouveau arrêté et condamné à 6,5 ans de prison. Le 20 avril 2015, lors d’un nouveau procès fait en prison il a été condamné à 3 ans de prison supplémentaire. À l’heure actuelle, Boris Stomakhine est toujours en prison.

On a le sentiment que les autorités ne libéreront jamais le publiciste. Même ceux qui rapportent et publient les propos de Boris Stomakhine sont traduits en justice. Une instruction judiciaire a été ouverte contre le journaliste Viktor Korb d’Omsk qui a publié les derniers mots prononcés par Boris Stomakhine avant sa condamnation. Les déclarations de Boris Stomakhine sont radicales et controversées. Elles provoquent souvent une réaction négative non seulement du pouvoir, mais parfois aussi des représentants de l’opposition russe. Cette année Boris Stomakhine a été transféré dans une prison de haute sécurité qui aggrave les conditions de détentions de l’écrivain. Sa mère est décédée. Tous les comptes bancaires sur lesquels elle recueillait des fonds pour aider son fils ont été bloqués. Malgré cela, Boris Stomakhine continue de résister.

Grâce à des amis, Boris Stomakhine a pu transmettre un texte au site de Garry Kasparov, double champion du monde d’échec et opposant russe réfugié en Occident. Ce nouveau texte de Boris Stomakhine traite de l’aide hypothétique qu’attend l’opposition russe des pays démocratiques.

La Chronique de Russie en publie une traduction :

Dans le célèbre roman “Les douze chaises”, en 1927 l’arnaqueur Ostap Bander disait à des conspirateurs naïfs : "L’étranger nous aidera !"Depuis des décennies, cette expression était une raillerie adressée à l’opposition libérale du régime soviétique lorsque tous ces intellectuels furent enfin convaincus de la sournoiserie innée de l’Occident.

En 1975, la signature de l’Acte d’Helsinki, avec son “troisième volet” concernant les droits de l’homme, marque l’apogée de l’espoir misé sur l’Occident. L’Occident s’était contraint à épier les violations par la partie soviétique de ses obligations. (Le Groupe Helsinki de Moscou fut l’un des principaux organismes russes de défense des droits de l’homme. Il était chargé de surveiller la conformité aux Accords d’Helsinki et de faire un rapport aux États occidental en cas de non-respect des droits de l’homme en URSS). Toute l’expectative avait été misée sur l’Occident pour faire pression sur Moscou afin que fussent respectés ces accords.

Il y a eu ensuite la perestroïka et 1991. L’Occident avec beaucoup d’enthousiasme a remis le prix Nobel à Gorby (Mikhael Gorbatchev), le mur de Berlin s’est effondré et les budgets militaires ont été réduits considérablement.

En 2000, l’intelligentsia libérale postsoviétique a-t-elle pris conscience que l’Occident a tout simplement trahi ses propres idéaux de liberté et de droits de l’homme en se soumettant de fait à la dictature de Poutine ?

Cette honteuse capitulation de l’Occident n’a été dénoncée, non pas par Bush, ni par Clinton, ni Kissinger ni Brzezinski, ni même par Madeleine Albright, mais par la figure légendaire du syndicat polonais Solidarnost, Adam Michnik. Dans un de ses articles, tentant de prévenir la victoire du candidat autrichien Jörg Haider, il parle des généraux russes qui font des choses terribles en Tchétchénie. Il sera plus difficile de traiter avec Poutine qu’avec Jörg Haider, car Poutine possède des armes nucléaires.

Les années suivantes, la dissidente soviétique, Valéria Novodvorskaya, a écrit sans détour que l’Occident ne fera pas notre travail à notre place. Nous devrons le faire nous même.

La question est : “Que ferons-nous par nous-mêmes et comment le ferons-nous ?” Qui est capable de faire une telle chose dans ce pays qui a été soumis 800 ans à une horde, dont cent ans furent bolcheviques ?"

On ne peut pas reprocher à Valéria Novodvorskaya d’ignorer l’histoire. Nous devons donc supposer que nous avons des références fiables : les Républiques démocratiques de Pskov et Novgorod furent détruites en 1478 et 1485 par Ivan III. Le rappel à ces Républiques démocratiques est une ruse pour tenter d’expliquer une situation sans issue.

Après tout, "nous" les Russes, nous ne sommes pas les descendants des habitants de Pskov et de Novgorog détruites par Ivan le Terrible, mais des Moscovites qui les ont détruites. Nous représentons l’État russe centralisé, la Fédération de Russie. Nous sommes les héritiers directs de l’Union soviétique, de l’empire russe et du Grand-Duché de Moscou qui a englouti Novgorod et Pskov. Nous n’avons aucune prérogative pour nous revendiquer les traditions des républiques de Novgorod et Pskov dont nous avons anéanti le patrimoine juridique. Pas plus que sur la diète polonaise au motif qu’une partie de la Pologne faisait partie de de l’Empire russe. Nous n’avons pas plus de droits sur leur héritage qu’un meurtrier sur celui de sa victime.

Pour combattre l’ennemi, il ne suffit pas de connaître sa puissance, il faut aussi comprendre son essence et ses motifs. Au XIIIe siècle, une horde de nomades, des monstres asiatiques féroces aux yeux bridés, petits, hideux et cruels sont arrivés des steppes sur des chevaux nains et velus en lançant un nuage de flèches devant eux et en poussant un cri effrayant de guerre. Ces envahisseurs ont brûlé les villages, les villes et les monastères. Ils ont tout piétiné et détruit sur leur passage. Voilà l’origine du cataclysme, son point de départ ! Par sa fougue, il était alors beaucoup plus nocif. Les nomades et leur khan ne négociaient pas et ne serraient pas la main avant de se quitter.

Après avoir rencontré le khan, sur la route de retour à leur domicile les ambassadeurs étaient emportés à jamais par des poisons à l’effet différé que le souverain leur avait administrés. Ils disparaissaient avec les promesses qu’ils avaient reçues de lui et le souvenir du sourire doux de ses femmes. La cruauté frénétique et vicieuse, le pouvoir absolu complété d’une subjugation totale, l’obéissance aveugle, la répression impitoyable des opposants furent complétés par une perfidie insidieuse et une obséquiosité, héritées de Byzance, toutes ciblées sur des objectifs précis. Voilà la horde asiatique absolue.

Que savent de cela les Occidentaux ? Il s’agit de l’archétype de toute la politique russe construite depuis 800 ans. Qu’en savent les Anglais, grands-parents des États-Unis, du Canada, et d’Australie, qui avaient rédigé la Magna carta au XIIIe siècle.

"L’empire moscovite et de Saint-Pétersbourg a été fondé par des princes soumis aux Tatars" (...).

Ceux qui ne connaissent pas les origines moscovites ne sont d’aucune aide quelconque. Que peuvent donc faire tous ces grands partis européens ? Ceux comme "Alternative für Deutschland" en Allemagne ou le "Front national" en France ? Ils s’efforcent avec tant de passion, d’embrasser Poutine et de lui lécher tout ce qui est possible ? L’essence de ces partis est un anti-américanisme ancien. Si on l’examine, il est nocif pour l’Europe.

Ils avaient demandé à l’Allemagne "de se retirer de l’égide des États-Unis". Mais sur qui s’appuiera-t-elle alors ? Sur Moscou qui hait et qui est en belligérance avec les États-Unis depuis 1945 ? Qu’en serait-il des Moscovites et de leur "victoire" de 1945, s’il n’y avait pas eu le prêt-bail américain ! En 1941, l’Armée rouge a détalé en abandonnant des millions d’hommes, d’armes et de munitions jusqu’à ce qu’arrivent enfin des renforts de Sibérie. Qu’en serait-il si les États-Unis ne l’avaient pas ravitaillée en milliers de tonnes de tout ce qui était indispensable : corned-beef, camions, de l’aluminium aux boutons pour les uniformes en passant par la poudre à canon et les obus ? (...)

Le salut réside en ceci : sous le boisseau, et le joug de 800 années d’oppression, notre minorité croissante amoureuse de l’Occident en tant que personnification de la liberté pourrait lui être utile.

"À l’est de Smolensk, commence la Sainte Russie" (D. Korchinsky). L’étranger, qui s’étend de Smolensk à New York, ne nous aidera pas, mais nous, nous l’aiderons par notre connaissance du sujet, par notre expérience tragique, avec nos conseils pour faire face à ce fléau, qui est venu des steppes asiatiques il y a 800 ans, et qui tente encore avec ses chars d’assaut dernier modèle d’atteindre la dernière mer.

Mai 2018

Boris Stomakhine

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