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Cambodge : séquelles persistantes du totalitarisme

Chronique du 30 juillet 2018

Hun SenCe 29 juillet une parodie d’élection législative tendait à renouveler le Parlement cambodgien. L'opposition appellait au boycott. Le processus était, en effet, entièrement verrouillé par le premier ministre Hun Sen. À 65 ans, au pouvoir depuis 33 ans et affirmant son intention d’en faire 10 de plus, ce dirigeant tout puissant détient le record de longévité politique en Asie. Il a été à bonne école. En 1971, à 18 ans, il s’engage dans les rangs des communistes cambodgiens surnommés Khmers rouges. Après avoir fui le pays, il revient en 1978, comme dirigeant du Parti communiste. Il devient premier ministre en 1985, puis « second premier ministre » en 1993 malgré une défaite électorale. Il prend de façon définitive le contrôle du pouvoir en 1997, à la suite d’un coup d’État sanglant. Il n'a  cessé depuis de renforcer le caractère dictatorial du régime. En dépit d’accusations de corruption massive et de violations répétées des droits de l’homme, il organise et remporte en 2008 et 2013 des élections législatives, entachées d’irrégularités.

Il a, notamment, de façon méthodique mis hors-jeu ses rivaux, écrasant toute velléité de contestation. En moins d’un an, le Parti du Sauvetage national du Cambodge (CNRP) qui l’avait talonné lors des élections communales de juin 2017, a été dissous. Son chef Kem Sokha, mis derrière les barreaux. Des leaders de la société civile ont pris la fuite, tandis que des médias indépendants ont été contraints de fermer. Victime significative : The Phnom Penh Post, plus ancien quotidien anglophone, racheté par un groupe de communication malaisien qui compte parmi ses clients le Parti du peuple cambodgien (CPP) de Hun Sen.

Depuis son exil en France, Sam Rainsy, 69 ans, leader du principal parti d’opposition dissous en 2017, et analyse dans un entretien publié par La Croix la dérive du régime.

La Croix : Vous avez appelé au boycott des élections, qu’en espérez-vous ?

Sam Rainsy : Si je me réfère à l’ONU, il faut deux conditions indispensables pour légitimer des élections : la participation du parti d’opposition, ce qui n’est pas le cas ici, et un taux de participation plus faible qu’à l’accoutumée.

Au Cambodge, le taux de participation pour ce type d’élections est d’environ 80 %. Si mon appel au boycott est largement entendu, il va permettre de diminuer ce taux. Plus celui-ci sera faible, moins le premier ministre Hun Sen sera en mesure de légitimer les résultats auprès de la communauté internationale et de la population.

Quelle est la situation politique au Cambodge ?

S. R. : Le pays est loin du régime démocratique qu’il devrait avoir. C’est une véritable autocratie, incarnée par Hun Sen, premier ministre depuis 33 ans. Le régime cambodgien, c’est la définition d’un État totalitaire, qui contrôle toutes les institutions du pays : les tribunaux, la commission électorale et les forces armées.

Depuis la dissolution, en novembre 2017, de mon parti, le Parti du salut national du Cambodge (PSN), l’opposition parlementaire n’existe même plus. Nous avions pourtant obtenu près de la moitié du suffrage populaire aux législatives de 2013. Mais nos sièges ont été confisqués et redistribués aux soutiens du parti du peuple cambodgien (PPP), au pouvoir.

Le Cambodge poursuit sa dérive autoritaire.Comment expliquer cette dérive autoritaire que vous reprochez à Hun Sen ?

S. R. : La cause de cette dérive, c’est la peur de Hun Sen de perdre le pouvoir. En 1998, j’ai formé le premier parti d’opposition parlementaire, le PSN actuel. Il s’est renforcé au fil des élections législatives, en dépit d’une triche monstrueuse du pouvoir pour réduire notre nombre de sièges au Parlement.

Lors des élections locales de juin 2017, nous avons obtenu 44 % du vote. Un score inconcevable pour le régime à qui ces élections sont toujours profitables. Obtenir un tel score signifie en effet contrôler un grand nombre de communes et faire entendre son discours auprès de la population. C’est cette victoire qui est à l’origine de la décision de dissoudre mon parti. La peur de Hun Sen d’être doublé lui a fait changer les règles du jeu démocratique et l’a obligé à resserrer son emprise sur le Cambodge.

Pourquoi Hun Sen tient-il à ce point à rester au pouvoir ?

S. R. : Le pouvoir, c’est l’impunité. Or Hun Sen et l’armée des Khmers rouges, c’est une longue histoire. Il a été commandant d’un régiment pendant deux ans et il a donc participé aux massacres et au génocide. En arrivant au pouvoir, après la libération du pays par l’armée vietnamienne, il a également mené une politique proche de celle de l’ancien régime : travail forcé, exécutions sommaires de la population et des opposants, etc.

Ces crimes contre l’humanité ont duré cinq ans. En contrôlant le pays, le gouvernement peut enterrer ces actes. Mais s’il perd le pouvoir, Hun Sen perd l’impunité, sa liberté, voire la vie. Au final, le Cambodge est passé d’un régime totalitaire à un autre. Seul le décorum est différent.

Votre parti est très soutenu par la jeunesse. Le changement peut-il venir de là ?

S. R. : Que ce soit chez les jeunes issus de la diaspora cambodgienne ou chez les jeunes Cambodgiens, il y a une volonté de démocratie. Avec la circulation des informations et des hommes, la jeunesse cambodgienne peut désormais comparer son régime à celui des pays voisins. La population se rend donc compte que le régime de Hun Sen devient de plus en plus anachronique. D’autant que cette jeunesse souffre du chômage, des injustices sociales, et elle est révoltée par la corruption. Hun Sen tente de la contenir, mais il est assis sur un volcan. C’est désormais une question de temps avant que ce volcan n’entre en éruption.

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